Cinq histoires vraies

> 1) LES RUSSES BLANCS

Au début de 2011, alors que je dînais chez des amis, la conversation m’amena à parler de la plage de Lacanau-Océan que j’ai connue étant enfant, dans les années 1934-35- 36. Mes parents habitaient alors Bordeaux et chaque année ils louaient une villa à Lacanau . Sur cette côte l’Atlantique déploie sa majesté impériale mais aussi ses colères et ses perfidies : il paraît calme tel jour, mais dès le lendemain tout change, de gros rouleaux se suivent dans un grondement continu qui rappelle le tonnerre ; j’imagine que ces rouleaux du Golfe de Gascogne s’apparentent à la “barre” que l’on voit en Afrique, aussi les surfeurs viennent-ils s’entraîner dans ces grandes vagues, mais chaque année, hélas, des courants — dus à des bancs de sable changeants — entraînent des imprudents vers le large.

Dans les années 1933-34-35, j’étais encore petit, je m’amusais surtout dans l’eau tiède des “baïnes”; en revanche, mes deux aînés –mon frère et ma soeur qui abordaient l’adolescence — s’avançaient de plus en plus hardiment dans l’océan , ce qui angoissait beaucoup ma mère — elle nous l’a confié plus tard.
Bon, j’en reviens à mon propos : au début de 2011, chez nos amis T, j’en vins à évoquer la plage de mon enfance et quatre personnages : trois hommes et une femme quelque peu hors du commun et qui, de fait, se tenaient à l’écart, près de leur canoë (qu’ils étaient les seuls à posséder sur cette plage.) Leur peau, qu’ils devaient enduire d’huile, était sombre et comme tannée par le soleil alors que leurs cheveux étaient plutôt clairs ; ils étaient connus de tout le monde à Lacanau-Océan : c’étaient “les Russes blancs”.
En m’entendant parler des Russes blancs , mon grand ami D. , sans attendre la suite, prit la parole : “Ah, les Russes blancs, je n’ai pas pour eux beaucoup de sympathie.” Ces Russes, partisans du tsar, combattirent la Révolution de 1917 et après quelques succès initiaux, furent vaincus. Je n’en veux pas à D, dont le coeur est très “progressiste” d’avoir de l’antipathie pour la cause contre-révolutionnaire de ces gens-là –mais son jugement me chagrina .

Voici pourquoi : imaginez à Lacanau une belle journée d’été et beaucoup de monde en train de se baigner, le grondement des rouleaux et le spectacle des nageurs  dont certains s’éloignaient du rivage. Imaginez soudain une sorte de décharge électrique dans la foule : ” Le nageur là-bas…. il a l’air de se noyer !”  La nouvelle se propageait à toute vitesse ; et alors, les Russes, jusque là passifs apparemment sur le sable, entraient en action : ils tiraient jusqu’aux vagues leur canoë, sautaient dedans, pagayaient ferme ; arrivés devant les grands rouleaux, ils attendaient le moment favorable pour “couper” la barre qui parfois  les repoussait ; alors, de nouveau ils souquaient ferme pour franchir l’obstacle avant que la masse d’eau ne s’abatte, enfin ils passaient, au prix d’un effort synchronisé magnifique ; puis ils recherchaient le nageur en détresse ; et enfin ils revenaient sur la grève et y déposaient un être inanimé. Le petit gosse que j’étais était tenu éloigné des badauds qui formaient un grand cercle …

Un tel sauvetage avait lieu plusieurs fois dans le mois que durait notre séjour. Le travail accompli aujourd’hui par les CRS avec leurs aqua-scooters, leurs hélicos, tout leur matériel de communication, c’étaient les Russes blancs qui s’en chargeaient à la force des bras et -j’imagine– bénévolement ; apparemment impassibles, sans esbroufe, ils semblaient mépriser le danger ;  peut-être leur intention était-elle de remercier notre pays pour son accueil ?  Je ne sais. Comprenez-vous pourquoi tous les habitués de la plage les admiraient ? Et pourquoi le jugement de D., froid comme un couperet, me fit de la peine ?

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2) LE PAIN
Bordeaux occupé, en 1941 : Avec notre mère, nous marchions Cours d’Albret, avec l’intention de nous rendre Place Gambetta. Alors que nous approchions du croisement entre le Cours d’Albret et la rue du Coq, (ou la rue Prosper ?) un petit camion plate-forme ralentit pour tourner dans cette rue. Sur la plate-forme à l’arrière du camion était assis un homme en bleu de travail, adossé à la cabine dans laquelle se trouvaient deux de ses camarades .

Lorsque le camion prit le virage, nous vîmes rouler quelque chose qui, jusque là, était resté à côté de l’ouvrier assis : une miche de pain, qui tomba sur la chaussée.

A peine le pain eut-il touché le pavé bordelais qu’un piéton, surgi je ne sais d’où, accourut, le ramassa et s’enfuit devant nous sur le large trottoir du Cours d’Albret où il disparut en un rien de temps, homme en gris parmi bien d’autres …

L’ouvrier adossé à la cabine frappa sur la lunette vitrée qui le séparait de ses compagnons pour les alerter ; mais il s‘écoula quelques secondes avant que le camion ne s’arrête rue du Coq ; le temps que le pauvre gars explique les faits, le voleur devait être loin. Les trois hommes jugèrent qu’il était trop tard pour se lancer à la poursuite du «voleur» ;  ils redémarrèrent.

Faut-il parler ici de vol et de voleur ? En un temps où la ration quotidienne de pain était de 275 grammes pour la  majorité des Français, de 350 grammes pour les travailleurs de force, où beaucoup de gens n’avaient pas grand chose à mettre sur leur pain (bis), il n’y avait pas famine mais disette, ou comme on disait : “restrictions“ ; c‘était plus ou moins les mêmes légumes qui revenaient au menu des citadins : rutabagas, raves, choux, carottes, topinambours, courgettes, salsifis, épinards, etc , souvent des variétés fourragères. Avec ça, très peu de viande, très peu de beurre et d’huile, (denrées rationnées,) pas de café mais de l’orge grillé, pas de chocolat, pas de sucre mais de la saccharine … Dans ma famille, je sais que Maman, sachant que sa benjamine et surtout ses trois aînés étaient à l‘âge “ où l’on dévore,” craignait qu’ils ne fussent sous-alimentés et se privait pour eux ; ce qu’elle paya cher par ce que notre dentiste appela « une fuite calcique » .

Pour en revenir à l’histoire du pain de la rue du Coq, ajoutons que le               « voleur »  célébra peut-être cette aubaine, lui et les siens, le temps de quelques repas, mais il se peut aussi qu’il ait vendu l’objet du larcin au marché noir, ou qu’il l’ait troqué contre autre chose avec un voisin. Marché noir ? c’est un bien grand mot, vu la quantité très restreinte. Rien à voir avec les grands trafics louches impliquant l’abattage clandestin de gros bétail et autres ventes qui devaient procurer d‘énormes bénéfices .

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3) SUR LA LIGNE DE DÉMARCATION

En juin 1941, une nouvelle affectation de mon père nous fit quitter Bordeaux pour Poitiers. Je passe sur plusieurs de ces sombres années… Le 13 juin 1944, une semaine après le débarquement en Normandie, la Royal Air Force fit subir à Poitiers un bombardement de nuit «intense,» dixit la BBC. Ce fut terrifiant ; des bombes tombèrent à quelques dizaines de mètres seulement de notre maison ; notre cave voûtée nous inspirait confiance, mais la crainte d’y être ensevelis sous les décombres de la maison nous hantait. Les principaux objectifs visés —et très mis à mal— étaient la gare SNCF et les voies ferrées. Dans les jours qui suivirent, explosions de bombes (que l’on disait “à retardement,”)  tas de décombres, nuages de poussière, spectacle de brancards ensanglantés… Mes parents, trouvant leurs trois jeunes enfants anémiés et voulant les soustraire à de nouvelles épreuves, les emmenèrent à Bignoux, à 11 km à l’E de Poitiers, à la lisière de la forêt de Moulière.

C’est là que l’auteur de ces lignes, alors âgé de 16 ans, ainsi que ses deux soeurs, fut hébergé par M.et Mme Arnault, dans une villa située un peu en dehors du village ; nous y avions déjà séjourné brièvement en 1941.  L‘âge de nos hôtes ? la cinquantaine. Lui, qui avait combattu en 1914-18 aux Dardanelles, était à mi-chemin entre le monde des commerçants et celui des paysans qu’il rencontrait chaque jour, économe de ses paroles et pratiquant un humour discret. Son épouse, elle, était cultivée et fine ; son père avait été «piqueux» au service du prétendant au trône de France ; il y avait dans la maison des chiens, des trompes de chasse, des livres, un phonographe, une atmosphère chaleureuse et les senteurs de la forêt. Mme Arnault était très souriante et affable. Une fois seulement je l’entendis se plaindre de gens désagréables. Elle se montra toujours bienveillante à mon égard : un jour, elle m’avait demandé de gonfler modérément un pneu de sa bicyclette, au lieu de quoi je le gonflai fort, de sorte qu’il éclata ; au lieu de me faire des reproches (les chambres à air étaient difficiles à trouver,)  elle dit en souriant : « Voilà qui m’obligera à marcher, ça me fera le plus grand bien.» Elle était un peu forte mais se déplaçait à vélo : infirmière et chrétienne, elle était la providence de tous dans son village, comme avec les pensionnaires de sa maison : une sainte femme. Détail matériel : elle cuisinait très bien, au beurre (denrée rationnée et rare, mais pas dans cette campagne.)  Peut-être pensait-elle comme mon épouse que bien cuisiner, c’est montrer à ses proches qu’on les aime ?

L’image que je conserve d’elle date du temps de la ligne de démarcation en 1941 : je la revois, traversant sa cour sous la fenêtre de la salle où nous étions, emportant un grand plat de ragoût fumant en direction de la forêt -— j’appris un peu plus tard par ma sœur aînée que, ce jour-là, Mme Arnaud ravitaillait des aviateurs anglais et des résistants cachés dans la grange au fond de la cour et prêts à s’enfuir dans la forêt en cas d’alerte. (Ils avaient de la chance dans leur malheur d‘être tombés chez une cuisinière pareille !)

Je remarquai dans la maison des Arnault quelques allers et venues ; entre autres, de deux amies de Mme Arnault, deux sœurs d‘âge respectable, les demoiselles de Razilly ; elles venaient d’un château non loin de là. Le dictionnaire me dit qu’au 17ème siècle se distinguèrent un François de Razilly, général, et un Isaac de Razilly, son frère, conseiller écouté du cardinal de Richelieu, nommé gouverneur d’ Acadie au Canada, où il implanta des colons. Il sera question plus loin de ces deux demoiselles.

Monsieur Arnaud,  comme Maître Jacques,  avait deux métiers pour lesquels son cheval de trait était précieux : laitier le matin et cultivateur l’après-midi … mais en réalité, outre que sa tournée du matin n‘était pas de tout repos,  M.Arnault aimait bien se changer les idées dans la forêt, disons qu’il y complétait sa ration officielle de viande, (tout en pestant contre les   « Boches » qui chassaient eux aussi, mais du gros gibier et avec des armes à feu.)

Il était jeune d’esprit ; il pratiquait les jeux de mots ; et c’est de lui que j’ai appris une chansonnette :  « J’en ai marre, j’en ai marre, j’en ai marre d‘être leur larbin. »

Il utilisait un fourgon monté sur pneus que tirait son cheval : le lait était conservé dans un “caisson”en métal clos et obscur. Il commençait sa collecte à Bignoux tôt le matin, allait de ferme en ferme  et achevait sa tournée en fin de matinée à Chauvigny où un pont enjambe la Vienne. Cette belle rivière coule du S vers le N,  ce qui lui valut d‘être choisie par l’occupant comme « frontière » sur des kilomètres entre la  «zone occupée» et la «zone non occupée,»  qu’on appelait aussi  « zone libre.»

M. Arnault allait livrer le lait de sa tournée à la laiterie de Chauvigny en «zone libre,» puis revenait à vide en zone occupée. Chaque jour, il franchissait le pont sur la Vienne pour entrer en zone « libre » ; il savait qu‘à la barrière de « douane » sur le pont, il devait faire halte et qu’un des Allemands en uniforme et armés, en faction à cet endroit, lui ordonnerait d’ouvrir son fourgon pour en inspecter le contenu.

Comme M.Arnault se présentait là chaque jour avec son véhicule et que sa tête inspirait confiance,  cela devint une routine ; l’inspection était toujours menée par les mêmes Allemands, en particulier par un douanier qui parlait français et qui devait n‘être ni un foudre de guerre ni un nazi enragé — M.Arnault bientôt jugea que c‘était un brave type ; au bout d’un certain temps, le brave type relevait la barrière dès qu’il voyait approcher la voiture, il n’en demandait plus l’ouverture. Alors chez les Arnault germa l’idée d’héberger puis de transporter des gens qui voulaient passer en zone libre ; le fourgon permettant de cacher un ou deux passagers à chaque voyage, (émotion garantie dans le noir ; M. Arnaud devait maîtriser ses nerfs lui aussi…. mais à chaque passage ! )

Après sa livraison à la laiterie, ayant fini son travail de la matinée, il s’accordait une pause-détente avant de rentrer chez lui : il allait s’asseoir dans un café et y buvait un verre ; là il retrouvait souvent le brave type et bavardait avec lui de choses et d’autres.

Un jour, me raconta M. Arnaud, l’Allemand le regarda dans les yeux et lui dit : « Demain votre fourgon sera inspecté.»  M. Arnaud ne se le fit pas dire deux fois ; effectivement, le lendemain, arrivé à la barrière, il dut descendre de son siège car un nouveau venu, un gradé, lui fit un signe et lui enjoignit d’ouvrir son véhicule : seuls les gros bidons de lait étaient là,  sagement rangés .

Voilà l’aventure telle qu’elle me fut racontée par M. Arnaud en 1944. A cette date, la ligne de démarcation n’existait plus : la Wehrmacht avait occupé la zone  « libre » en riposte au débarquement allié en Afrique du Nord : la ligne n’avait duré que de juin 40 à novembre 42  (quant au brave type, Dieu sait vers quel destin il était parti ?)

Il ne faudrait pas conclure de ce cas isolé que les choses se passaient toujours aussi bien sous l’Occupation et avec des occupants si sympathiques ! Il y eut aussi des drames et des morts.

Quand on a seize ans , on ne pense pas à l’argent : j’ai lu, bien après la guerre mondiale, le livre d’Eric Alary «La Ligne de démarcation » ;  l’auteur a essayé de retrouver dans des documents combien les passeurs faisaient payer aux gens qu’ils passaient ; cela devait varier considérablement de l’un à l’autre, de même que le service rendu ; il y eut chez les passeurs des gens admirables ; il y eut aussi des profiteurs et des salauds. Je suis incapable de vous dire quel était le « salaire de la peur » chez les Arnault, si tant est qu’il y en ait eu un .

M. et Mme Arnault eurent la chance de ne pas être dénoncés ni pris ; la cachette au dessus de leur grange ne fut pas fouillée par les occupants, (il s’en fallut de peu en 44 quand la Wehrmacht fit irruption dans le village que le maquis venait de quitter en retournant dans la forêt ; il y avait alors beaucoup d‘électricité dans l’air.)

Ma famille fut très triste d’apprendre la mort de Mme Arnault quelques années après la guerre (en 49 😉  nous fumes tristes aussi de voir que beaucoup de résistants de la onzième heure se vantèrent de leurs hauts faits.  M et Mme Arnault, eux, n‘étaient pas du genre à se vanter ; il y eut bien quelques hommages officiels en l’honneur des résistants ; mais aucune médaille ne leur fut remise …et Mme Arnault étant morte « trop tôt,»  ils ne furent pas non plus décorés pour leur aide à la cause des Alliés comme le furent en 61 les demoiselles de Razilly par la Reine d’Angleterre en personne. Mais qu’importe, aurait dit en souriant Mme Arnault, c’est au Ciel que la vraie Justice sera rendue .

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4) A BOURG St ANDEOL
Mes parents, vivant en zone occupée, correspondaient moins qu’avant la guerre avec ma marraine,— qui était aussi ma tante, — et son époux, qui, en 1944, habitaient la petite ville de Bourg Saint-Andéol,—- département de l’Ardèche. Ma tante, originaire du Comminges, aurait sans doute aimé Bourg Saint-Andéol si, dès le début, elle n’avait pas été rebutée par la violence du mistral, phénomène météo nouveau pour elle. Ma tante était belle, intelligente, vive, et elle s’exprimait sans fard quand quelque chose ou quelqu’un lui déplaisait. Mon oncle, lui, était un marseillais posé, réfléchi, parfois un peu grave et avec ça très habile de ses dix doigts. Je les aimais bien tous les deux.

Arrive le 15 août 1944, en milieu de journée : le débarquement des troupes américaines et françaises en Provence, ce même jour s’accompagna d’un bombardement de Bourg Saint Andéol par l’aviation américaine, qui, de très haut, essaya d’atteindre le pont suspendu sur le Rhône — d’où, hélas, des morts et des dégâts en ville. Depuis quelque temps les habitants de Bourg se doutaient bien que leur pont serait pris pour cible : mon oncle avait creusé dans son jardin une tranchée qui devait servir d’abri pour sa famille.  Ce 15 août, ma tante fut blessée au bras droit, et elle se mit à perdre son sang en abondance ; elle gisait dans la rue et voyait autour d’elle beaucoup de gens « courir comme des lapins,»  me raconta-t-elle plus tard, « ne se souciant que de sauver leur peau.»

Sur ce, mon oncle essaya d’arrêter l’hémorragie avec un garrot, puis alla chercher une chaise longue, (c‘était le genre de meuble qu’il se fabriquait lui même,)  il eut tôt fait d’en faire une civière ; quand il eut fini,  il jeta un coup d’oeil autour de lui : qui allait l’aider en prenant place à l’autre bout de la civière ? Enfin quelqu’un s’approcha, roula un vêtement qu’il glissa sous la tête de ma tante, puis aida à la porter jusqu’à l’hôpital ; cet homme-la, c‘était, devinez : un soldat allemand, qui s‘éclipsa une fois sa tâche accomplie.

« Oui, je dois la vie à mon mari et à un soldat allemand,» me raconta ma tante quand elle m’invita chez elle, quelques années après la guerre ; récit corroboré par sa fille plus tard.

(1) Commentaire — entendu parfois — des “ Histoires Vraies” 3 et 4 :  “Il y a des braves gens partout.” Ou, m’a t-on dit aussi : la propagande national-socialiste tenta de persuader les Allemands qu’ils étaient une “race supérieure”, appelée à dominer des peuples dont certains comme les Français s‘étaient laissé aller mais n’y réussit guère.

(2)   L’auteur de ce blog s’est entendu reprocher deux récits , les 3 et 4 , « à la gloire des Allemands.»

A cela il réplique qu‘à aucun moment il n’a glorifié les forces d’occupation. Et nos lecteurs savent bien que, si certains occupants se sont montrés humains, il faisaient partie d’une machine de guerre qui les a forcé à obéir, à user de menaces ou de chantage (exécution des otages,)  à emprisonner, déporter, torturer, tuer.

(3)   C’est le hasard des rencontres qui m’a fait connaître l’histoire du brave douanier sur la ligne de démarcation; c’est aussi le hasard : les liens familiaux — qui m’a fait connaître l’histoire du bon Samaritain de Bourg Saint Andéol; je peux dire que je n’ai pas CHOISI ces récits, pas plus que M. Arnault et ma tante n’ont choisi ce qui leur est arrivé. Ces récits m’ont été rapportés vers la fin de la guerre et je les reproduis ici aussi fidèlement que possible ; je ne doute pas de leur véracité : M. Arnault n‘était pas du genre à se vanter, encore moins à vanter les mérites des occupants ; et ma tante, qui m’a montré la cicatrice laissée à son bras droit, n‘était pas non plus du genre à se mettre en vedette.

(4 ) Enfin, ami lecteur, garde-toi de croire que l’auteur de ce blog ait cherché à illustrer une quelconque thèse idéologique .Son unique souci dans ces histoires , c’est de dire la VÉRITÉ .

5) LES INDIENS

SOUS L’ OCCUPATION
Elève du Lycée de Garçons de Poitiers, je devais presque tous les jours m’y rendre à pied pour 8h15; j’étais privilégié : il ne me fallait que 5 ou 6 minutes de marche ; je n’avais guère le choix de l’itinéraire ; je traversais en diagonale la Place d’Armes, centre de la ville où les Allemands avaient établi leurs Kommandantur; chaque jour, badaud comme je le suis encore, je ralentissais pour regarder le lever du drapeau des occupants. Ce rituel, quoique solennel, changeait en automates les trois soldats qui s’avançaient de front, puis dans un ensemble impressionnant, faisaient trois pas de l’oie; après quoi, halte ; ils déployaient l’étoffe où figurait en grand la Croix de Fer et la hissait sur le mat.

Ces trois pas de l’oie, objet de rigolade pour les Français, étaient exécutés avec le sérieux qu’on doit reconnaître aux Germains ; de même que leur matériel et leurs défilés impeccables, leurs chansons de marche, leur tenue évoquaient le blitzkrieg et persuadaient beaucoup de gens qu’avec une telle organisation, l’armée allemande était invincible, comme l’affirmait leur propagande.

Cependant, les années passant, et surtout après Stalingrad (début 43,) outre que cette armée cédait du terrain sur presque tous les fronts, comment ne pas remarquer dans cette mécanique des signes d’usure et de déclin ? Comment ne pas remarquer en particulier que l’on voyait de plus en plus dans nos rues des occupants aux cheveux grisonnants et plus rarement des jeunes ?

Et puis on vit arriver à Poitiers des “souris grises” (c’était la couleur de leur uniforme bien sûr) des jeunes auxiliaires féminines, qui portaient la coiffe blanche des infirmières.

Enfin, un an environ avant la Libération, des nouveaux venus firent une apparition très remarquée : des soldats dont beaucoup avaient une peau basanée, plutôt grise que brune, des barbes très noires, de même que leurs cheveux et leurs sourcils ; je crois me rappeler, (je n’en suis pas sûr) qu’ils portaient un turban couleur sable, ce qui ne laissait guère de doute sue leur pays d’origine : l’Inde. On disait qu’ils avaient été faits prisonniers en Libye et servaient de supplétifs. Cela –comme aussi plus tard le passage de russophones –ne manquait pas de provoquer des railleries : “Les Boches maintenant en sont à racler leurs fonds de tiroirs.”

Le hasard voulut que je ne vis pas l’entrée des maquisards dans notre ville ; par contre, peu avant, j’observai d’un premier étage une des dernières colonnes allemandes remontant vers le Nord, avec des véhicules qui allaient du vieux vélo rouillé au vieux tacot et au corbillard hippomobile , le tout recouvert de moult branchages ; ave ces camouflages végétaux , l’armée en retraite cherchait à échapper aux mitraillages des avions alliés, offrant un spectacle dérisoire qui évoquait l’exode de Français en 1940 ; mais cette fois c’était “leur “tour.

A signaler un incident qui, sans être grave, joua sur les nerfs des Poitevins: alors que, sur la foi d’une rumeur, ils croyaient que la dernière colonne allemande était passée, qu’ils étaient enfin libérés, se réjouissaient et pavoisaient, une nouvelle rumeur apporta le démenti: “Non, non, une nouvelle colonne allemande approche, venant du Sud et va traverser notre ville, planquez les drapeaux!” Effectivement d’autres troupes passèrent : la libération fut retardée de quelques heures.

POITIERS LIBERE (5 sept. 1944)

Du jour au lendemain, merveille ! on eut l’impression de respirer enfin et de pouvoir respirer librement : liesse populaire, drapeaux aux fenêtres, sonneries de cloches, foule dans le centre-ville, défilés des maquisards, etc Mais à cette euphorie succédaient des moments de gravité : de la colère et de la haine se mêlaient à la joie de nos compatriotes. Les radios, le journal “Le Libre Poitou,” les histoires qui circulaient relataient des tortures, des atrocités, des découvertes macabres; on pensait aux morts, les dissensions politiques subsistaient, les pénuries aussi — et d’ailleurs les prisonniers n’étaient pas rentrés, la guerre continuait, surtout à l’Est où les combats se rapprochaient de plus en plus de l’Allemagne et même à l’Ouest où des garnisons allemandes formaient encore quelques poches sur le littoral atlantique.

Quelque temps après la Libération (à quelle date exactement? Ce devait être après le 1er octobre, date traditionnelle de la rentrée des classes,) alors que je m’apprêtais à partir au lycée pour les cours du matin, retentit dans le quartier le tac-tac-tac-tac d’une arme automatique (De tels coups de feu n’étaient pas tout à fait inhabituels : c’était le temps où, par ex., de jeunes maquisards dans le parc de Blossac s’amusaient à tirer sur un vol d’oiseaux migrateurs.)

Ce matin là, une longue rafale, puis le silence. Je file à la Place d’Armes; à première vue rien d’insolite . Puis j’aperçois à terre, sur mon trajet, des flaques rouges éparses . Rouge vif : du sang frais, ça ne faisait guère de doute . Je me souviens encore aujourd’hui d’avoir pris soin d’enjamber ces flaques et ailleurs d’avoir sauté pour éviter de marcher dedans.
Sur le moment le gamin de 16 ans que j’étais ne s’émeut pas ; il n’a pas idée de ce qui s’est passé. Mais plus tard, au lycée, il apprend ceci : après la retraite des Allemands , les Indiens s’étaient trouvés livrés à eux-mêmes dans la campagne au nord de Poitiers ; et là, dans plusieurs villages , ils avaient commis des forfaits, en particulier des viols . Su ce, capturés par des résistants , ils furent embarqués dans des camions bâchés et emmenés à Poitiers. A leur arrivée sur la Place d’Armes, on ne les fit même pas descendre ; selon la rumeur qui circulait, un Noir, un Africain de grande taille, fut chargé de pointer son fusil-mitrailleur vers les bâches et de tirer dedans. D’où les grandes flaques de sang sur le sol . Je ne vis pas les camions ; j’imagine qu’ils venaient d’emporter les corps quand j’arrivai à la Place d’Armes.
Des questions que les Poitevins se posèrent restèrent sans réponse, du moins pour le citoyen lambda : Combien d’Indiens furent ainsi fusillés ? Et pourquoi à travers des bâches ? Y avait-il un seul camion ou plusieurs ? Etait-ce un vrai tribunal qui avait prononcé la sentence de mort ? J’en doute ; car il régnait alors une belle pagaille ; l’autorité de l’Etat ne fut rétablie que progressivement, lentement. Aussi ne serais-je pas étonné d’apprendre que le châtiment expéditif de ces violeurs fut décidé par les résistants, ceux-là mêmes qui les avaient capturés. Voilà, me direz-vous, qui a des relents de racisme ; oui, certes, mais n’oubliez pas l’exaspération populaire contenue pendant des années et qui jaillissait comme la lave d’un volcan . N’oubliez pas non plus l’énervement de la population qui, se croyant libérée , avait commencé la fête, puis avait dû précipitamment planquer ses drapeaux ! Oui, le peuple était en colère après des années d’épreuves ; il n’allait pas faire de la dentelle ; il est fort probable que la plupart de nos concitoyens approuvèrent cette exécution sommaire . Comment expliquer autrement certains règlements de comptes de cette époque ; et quelques scènes violentes –mais bien moins dramatiques –dont j’avais été témoin le 5 septembre sur la Place d’Armes : la tonte des femmes qui avaient accordé leurs faveurs à l’ennemi ; un homme frappé sur le sommet du crâne avec un parapluie — lequel se cassa dès ce premier coup ; ou encore cette forte gifle administrée à un jeune soldat allemand en uniforme, sorti Dieu sait d’où — peut-être d’une planque où, déserteur, il avait passé la nuit ? — puis, voyant ce gamin au teint rose, sans arme, tête nue, le col ouvert, l’air hébété, personne dans la foule ne l’inquiéta plus.

A quelque temps de là, alors que s’effaçait peu à peu dans les esprits leur sort tragique, un professeur d’histoire et géo nous parla de ces Indiens. Ils avaient servi en Libye–on s’en doutait–dans l’armée de sa Gracieuse Majesté, (le roi d’Angleterre, George VI, était empereur des Indes) Ils laissèrent dans leur sillage des boîtes en cartons qui montraient qu’une Croix-Rouge ne les oubliait pas (les croyait prisonniers ? ) et leur expédiait des douceurs. Cette sollicitude me fait penser à leurs familles, là-bas, en Inde, qui durent les attendre en vain ; ce sont ces familles que je plains, plus que les violeurs. Lorsque ces Indiens en Libye étaient tombés entre les griffes de la Wehrmacht, ils s’étaient vu proposer le choix : rester derrière les barbelés d’un camp de prisonniers ou aider la Wehrmacht dans des services non-combattants. Ces malheureux avaient cru faire le bon choix …

Aujourd’hui les Français –moi compris– seraient plus “regardants” quant au sérieux et à l’objectivité de l’enquête et de leur procès, exigeraient qu’on écoute des témoins et que les accusés soient assistés par des défenseurs. Mais souvenez-vous qu’à cette époque la France avait une forte fièvre, que la guerre continuait de tuer et que la peine de mort figurait dans le Code civil. Les mentalités –et la justice– ont bien changé !

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