Sur la ligne de démarcation – 6ème histoire vraie

En juin 1941, une nouvelle affectation de mon père nous fit quitter Bordeaux pour Poitiers. Je passe sur plusieurs de ces sombres années… Le 13 juin 1944, une semaine après le débarquement en Normandie, la Royal Air Force fit subir à Poitiers un bombardement de nuit «intense,» dixit la BBC. Ce fut terrifiant ; des bombes tombèrent à quelques dizaines de mètres seulement de notre maison ; notre cave voûtée nous inspirait confiance, mais la crainte d’y être ensevelis sous les décombres de la maison nous hantait. Les principaux objectifs visés —et très mis à mal— étaient la gare SNCF et les voies ferrées. Dans les jours qui suivirent, explosions de bombes (que l’on disait “à retardement,”)  tas de décombres, nuages de poussière, spectacle de brancards ensanglantés… Mes parents, trouvant leurs trois jeunes enfants anémiés et voulant les soustraire à de nouvelles épreuves, les emmenèrent à Bignoux, à 11 km à l’E de Poitiers, à la lisière de la forêt de Moulière.

C’est là que l’auteur de ces lignes, alors âgé de 16 ans, ainsi que ses deux soeurs, fut hébergé par M.et Mme Arnault, dans une villa située un peu en dehors du village ; nous y avions déjà séjourné brièvement en 1941.  L‘âge de nos hôtes ? la cinquantaine. Lui, qui avait combattu en 1914-18 aux Dardanelles, était à mi-chemin entre le monde des commerçants et celui des paysans qu’il rencontrait chaque jour, économe de ses paroles et pratiquant un humour discret. Son épouse, elle, était cultivée et fine ; son père avait été «piqueux» au service du prétendant au trône de France ; il y avait dans la maison des chiens, des trompes de chasse, des livres, un phonographe, une atmosphère chaleureuse et les senteurs de la forêt. Mme Arnault était très souriante et affable. Une fois seulement je l’entendis se plaindre de gens désagréables. Elle se montra toujours bienveillante à mon égard : un jour, elle m’avait demandé de gonfler modérément un pneu de sa bicyclette, au lieu de quoi je le gonflai trop, de sorte qu’il éclata ; au lieu de me faire des reproches (les chambres à air étaient difficiles à trouver,)  elle dit en souriant : « Voilà qui m’obligera à marcher, ça me fera le plus grand bien.» Elle était un peu forte mais se déplaçait à vélo : infirmière et chrétienne, elle était la providence de tous dans son village, comme avec les pensionnaires de sa maison : une sainte femme. Détail matériel : elle cuisinait très bien, au beurre (denrée rationnée et rare, mais pas dans cette campagne.)  Peut-être pensait-elle comme mon épouse que bien cuisiner, c’est montrer à ses proches qu’on les aime ?

L’image que je conserve d’elle date du temps de la ligne de démarcation en 1941 : je la revois, traversant sa cour sous la fenêtre de la salle où nous étions, emportant un grand plat de ragoût fumant en direction de la forêt -— j’appris un peu plus tard par ma sœur aînée que, ce jour-là, Mme Arnaud ravitaillait des aviateurs anglais et des résistants cachés dans la grange au fond de la cour et prêts à s’enfuir dans la forêt en cas d’alerte. (Ils avaient de la chance dans leur malheur d‘être tombés chez une cuisinière pareille !)

Je remarquai dans la maison des Arnault quelques allers et venues ; entre autres, de deux amies de Mme Arnault, deux sœurs d‘âge respectable, les demoiselles de Razilly ; elles venaient d’un château non loin de là. Le dictionnaire me dit qu’au 17ème siècle se distinguèrent un François de Razilly, général, et un Isaac de Razilly, son frère, conseiller écouté du cardinal de Richelieu, nommé gouverneur d’ Acadie au Canada, où il implanta des colons. Il sera question plus loin de ces deux demoiselles.

Monsieur Arnaud,  comme Maître Jacques,  avait deux métiers pour lesquels son cheval de trait était précieux : laitier le matin et cultivateur l’après-midi … mais en réalité, outre que sa tournée du matin n‘était pas de tout repos,  M.Arnault aimait bien se changer les idées dans la forêt, disons qu’il y complétait sa ration officielle de viande, (tout en pestant contre les  « Boches » qui chassaient eux aussi, mais du gros gibier et avec des armes à feu.)

Il était jeune d’esprit ; il pratiquait les jeux de mots ; et c’est de lui que j’ai appris une chansonnette  « J’en ai marre, j’en ai marre, j’en ai marre d‘être leur larbin. »

Il utilisait un fourgon monté sur pneus que tirait son cheval : le lait était conservé dans un “caisson” en métal clos et obscur. Il commençait sa collecte à Bignoux tôt le matin, allait de ferme en ferme  et achevait sa tournée en fin de matinée à Chauvigny où un pont enjambe la Vienne. Cette belle rivière coule du S vers le N,  ce qui lui valut d‘être choisie par l’occupant comme « frontière » sur des kilomètres entre la  «zone occupée» et la «zone non occupée,»  qu’on appelait aussi  « zone libre.»

M. Arnault allait livrer le lait de sa tournée à la laiterie de Chauvigny en «zone libre,» puis revenait à vide en zone occupée. Chaque jour, il franchissait le pont sur la Vienne pour entrer en zone « libre » ; il savait qu‘à la barrière de « douane » sur le pont, il devait faire halte et qu’un des Allemands en uniforme et armés, en faction à cet endroit, lui ordonnerait d’ouvrir son fourgon pour en inspecter le contenu.

Comme M.Arnault se présentait là chaque jour avec son véhicule et que sa tête inspirait confiance,  cela devint une routine ; l’inspection était toujours menée par les mêmes Allemands, en particulier par un douanier qui parlait français et qui devait n‘être ni un foudre de guerre ni un nazi enragé — M.Arnault bientôt jugea que c‘était un brave type ; au bout d’un certain temps, le brave type relevait la barrière dès qu’il voyait approcher la voiture, il n’en demandait plus l’ouverture. Alors chez les Arnault germa l’idée d’héberger puis de transporter des gens qui voulaient passer en zone libre ; le fourgon permettant de cacher un ou deux passagers à chaque voyage, (émotion garantie dans le noir ; M. Arnaud devait maîtriser ses nerfs lui aussi…. mais à chaque passage ! )

Après sa livraison à la laiterie, ayant fini son travail de la matinée, il s’accordait une pause-détente avant de rentrer chez lui : il allait s’asseoir dans un café et y buvait un verre ; là il retrouvait souvent le brave type et bavardait avec lui de choses et d’autres.

Un jour, me raconta M. Arnaud, l’Allemand le regarda dans les yeux et lui dit : « Demain votre fourgon sera inspecté.»  M. Arnaud ne se le fit pas dire deux fois ; effectivement, le lendemain, arrivé à la barrière, il dut descendre de son siège car un nouveau venu, un gradé, lui fit un signe et lui enjoignit d’ouvrir son véhicule : seuls les gros bidons de lait étaient là,  sagement rangés .

Voilà l’aventure telle qu’elle me fut racontée par M. Arnaud en 1944. A cette date, la ligne de démarcation n’existait plus : la Wehrmacht avait occupé la zone « libre » en riposte au débarquement allié en Afrique du Nord : la ligne n’avait duré que de juin 40 à novembre 42  (Quant au brave type, Dieu sait vers quel destin il était parti ?)

Il ne faudrait pas conclure de ce cas isolé que les choses se passaient toujours aussi bien sous l’Occupation et avec des occupants si sympathiques ! Il y eut aussi des drames et des morts.

Quand on a seize ans , on ne pense pas à l’argent : j’ai lu, bien après la guerre mondiale, le livre d’Eric Alary «La Ligne de démarcation » ;  l’auteur a essayé de retrouver dans des documents combien les passeurs faisaient payer aux gens qu’ils passaient ; cela devait varier considérablement de l’un à l’autre, de même que le service rendu ; il y eut chez les passeurs des gens admirables, il y eut aussi des profiteurs et des salauds. Je suis incapable de vous dire quel était le « salaire de la peur » chez les Arnault, si tant est qu’il y en ait eu un .

M. et Mme Arnault eurent la chance de ne pas être dénoncés ni pris ; la cachette au dessus de leur grange ne fut pas fouillée par les occupants, (il s’en fallut de peu en 44 quand la Wehrmacht fit irruption dans le village que le maquis venait de quitter en retournant dans la forêt ; il y avait alors beaucoup d‘électricité dans l’air.)

Ma famille fut très triste d’apprendre la mort de Mme Arnault quelques années après la guerre (en 49 😉  nous fumes tristes aussi de voir que beaucoup de résistants de la onzième heure se vantèrent de leurs hauts faits.  M et Mme Arnault, eux, n‘étaient pas du genre à se vanter ; il y eut bien quelques hommages officiels en l’honneur des résistants ; mais aucune médaille ne leur fut remise …et Mme Arnault étant morte « trop tôt,»  ils ne furent pas non plus décorés pour leur aide à la cause des Alliés comme le furent en 61 les demoiselles de Razilly par la Reine d’Angleterre en personne. Mais qu’importe, aurait dit en souriant Mme Arnault, c’est au Ciel que la vraie Justice sera rendue .