Quand tu dis qu’un avion “se crashe”

Cher Manu, passeur de nouvelles
Et chroniqueur de notre temps,
Toi qui fus de nos jeux d’enfants,
Permets que ton amie Noëlle
Te gronde…affectueusement

Quand tu dis qu’un avion « se crashe»
(Voilà un mot cher aux médias)
Eh bien oui, c’est plus fort que moi :
Je crois voir…ou  j’entends…qu’on crache,
J’ai l’esprit mal tourné , tu vois !

Un crachat qui dans le ciel vole !
Aïe aïe aïe ! Courons nous garer !
Une seconde je rigole,
Mais l’instant d’après me désole
En me représentant les faits ;

Et là commencent mes remords,
Suis-je dépourvue d’empathie ?
Lente à voir les âmes meurtries
De gens plongés dans la  détresse ?
J’imagine les pauvres morts,
Les pilotes, les jeunes hôtesses
Et les proches des disparus
Laconiquement prévenus,
Puis la recherche dérisoire :
Voici un bras, l’autre est perdu,
Surtout trouvez la boîte noire ! »

Là-dessus, ma petite Aline
Pâlit,  puis va cacher ses pleurs
Sous un prétexte à la cuisine
C’est bien la fille de mon cœur,
Sœur Teresa pour ses copines !

Mes jumeaux,… est-ce l’âge bête ?
Combattant nos morosités
Prennent leur fusée et la jettent
Dans la compote de Bébé.

Enfin, quand il entend  « se crashe »
Fini le temps où il pouffait,
Mon époux s’étouffe et se fâche
Et bougonne dans sa moustache :
” Mon cœur saigne pour le français ! “

En cette saison, cher Manu,
Où un vent froid nous mange crus,
On taille au verger des branchages;
Eh bien, fais faire l’élagage
Au jardin des mots ambigus.

SEBASTIEN, LE MARI DE NOELLE :
 
Lorsque j’étais adolescent,
On disait qu’un avion s’écrase,
Ça décrivait bien l’accident ;
Pourquoi cette nouvelle phrase,
Pourquoi ce “crash” peu ragoûtant ?

Qui s’est permis ? Qui a osé ?
Et cela dans tous les domaines !
Qui pollue la langue que j’aime ?
Qui nous impose ce franglais ?

Suis-je le seul qui crie tout le mal que je pense
De l’hégémonie de l’anglais (1)?
De la grande marée inondant notre France
Atteinte de snobisme et de passivité ?

Moi, je crois que le monde aura toujours l’usage
De notre outil de précision
Forgé par nos aïeux au fil des âges
Et bien digne d’amour et d’admiration ;
Nos amis Sue et Josh, ici, sont exemplaires :
Quand Luc, grand confiseur, qui croit ses pieds sur terre,
Couvre de mots anglais ses très chers ballotins,
Il ne se doute pas qu’en Touraine, naguère,
Sue et Josh ont appris la langue de Molière
Et crachent leur mépris sur ce snob et & larbin,
De tels Français les désespèrent ! 

Cette nuit j’ai rêvé aux amis francophones
Sur le même bateau que nous ;
Ils passaient à l’anglais et nous faisaient les cornes,
Bye-bye, bande de mous !

Voyez le vigneron qui, dans sa chère vigne,
Plante un nouveau cépage ou renforce un piquet ;
S’il trouve sur un cep ces bestioles malignes
Qui vous envoient un vin chez le vinaigrier,
Il les écrase, non ? Qui pourrait l’en blâmer ?

A la télé, sur nos affiches,
Où est passée la loi Toubon (2)?
Se vautrant dans leur pollution,
Nos publicitaires s’en fichent,
” Ce qui compte, c’est le pognon »
Alors quoi ?  Demain  le globish ?

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1) Hégémonie linguistique, pression énorme sur notre culture : La progression du virus franglais, on la constate tous les jours: deux mouvements féministes “Balance ton porc” et “Me too” étaient concurrents ; c’est “Me too” qui l’a emporté ; beaucoup de gens ne disent pas “courriel” mais “mail” , ne disent plus “à bas coup” mais “low cost”,ni “en direct” mais “live”, ni “entrainé” mais “coached,” etc Une fois introduit dans notre langue, un mot anglais avec le temps y prend racine et alors on ne peut plus s’en débarrasser: c’est le cas de “S.M.S.” que “texto”, venu plus tard, n’arrive pas à supplanter

2 ) Cette loi (1994) avait pour but de rendre obligatoire l’usage du français dans nombre de cas, y compris la publicité (où les textes en langue étrangère devaient être traduit ) Elle a été quasiment abrogée, car, appliquée à la lettre, elle risquait, paraît-il, d’être contraire à la liberté d’expression !

A noter que, sur des chaînes de télé nationales, émettant pour les Français , les messages publicitaires sont de plus en plus en anglais —et pourtant elles bénéficient de la redevance que nous, Français, payons chaque année !

Autre scandale : les entreprises qui vantent leurs produits en anglais sont souvent celles dont l’existence-même repose sur la participation de l’Etat français à leur capital et qui risquent de dépendre de notre argent encore plus, une fois le covid passé .(Ex. Renault qui nous annonce les “Renault Days”; le “talent booster” de la Banque Postale, etc )
( Par contre, les industriels allemands de l’automobile , bien que grands exportateurs, moins défaitistes que nous, vantent la qualité germanique dans leur langue.)
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Pour réduire l’invasion du franglais, deux mesures me paraissent nécessaires (c’est le moins qu’on puisse faire pour commencer 🙂
1 ) Que la loi Toubon soit VRAIMENT appliquée ;
2 ) que les Commissions de Terminologie dans les ministères sortent de leur torpeur et donnent du grain à moudre aux instances nationales chargées de défendre et d’enrichir notre langue .