Keep smiling !

Septembre 1994
Arrivée dans cette ville, mythique pour moi ; je ne reconnais presque plus rien. Ma « recherche du temps perdu » aurait dû se poursuivre dans ma tête.
Dans mes insomnies, pour trouver un certain apaisement et parvenir enfin à me rendormir, je recherche souvent la chambre que j’occupais lorsque j’avais une dizaine d’années, mon coin, le mur contre lequel je m’appuyais, couchée sur le côté droit le plus souvent, les hautes fenêtres sur le côté opposé. Je la revois, cette chambre, la “nursery”, comme l’avait baptisée ma mère, amoureuse de l’Angleterre, des manières anglaises, de l’éducation anglaise (1) ; il y avait une grande table au milieu de la pièce, entourée de solides chaises et de deux fauteuils peints en blanc ; c’est là que nous pouvions dessiner ou faire des parties endiablées de Monopoly. Deux hautes fenêtres donnant sur le petit Parc et son kiosque éclairaient la pièce. Dans les coins opposés, se faisaient face le petit lit laqué blanc de ma soeur et mon grand lit. Entre nous, une penderie masquait la double porte donnant sur le fumoir. Il y avait encore deux meubles entourant une cheminée, pour y ranger nos jouets. Sur un mur était épinglée une grande carte de l’Europe et de l’Afrique du Nord. C’était une carte importante à nos yeux car une série de petits drapeaux permettaient de suivre les progrès des Alliés pendant la guerre 39-45. Je me souviens comme si c’était hier de mon père arrivant dans la nursery pour annoncer le débarquement en Afrique du Nord : comme il était heureux ! Il faut savoir que, pendant ces années de guerre, nous l’avons toujours vu soucieux, inquiet, secret — jusqu’au jour où nous avons mieux compris les dangers qu’il courait : tôt, un matin, un branle-bas dans la maison nous a réveillés, nous, les trois enfants ; notre mère est venue nous faire signe de faire le moins de bruit possible. Par le trou de la serrure de la chambre de mon frère qui était contiguë à la nôtre, nous avions le couloir entier dans le champ de vision : notre père, assis sur une chaise, laçait ses chaussures, un feldgendarme allemand à côté de lui ; un autre surveillait un peu plus loin. Ah, il me semble encore entendre le bruit de cette plaque de métal portée par ces gendarmes “boches” sur la poitrine. Notre père, très grave, a ensuite descendu les escaliers, la porte s’est refermée sèchement et nous, les enfants, nous nous sommes précipités à la fenêtre pour le voir s’éloigner vers la Kommandantur encadré par les soldats. L’atmosphère était lourde à la maison : le veilleur de nuit de la banque (que nous appelions affectueusement “le Vieux Joseph”) est venu immédiatement et s’est enfermé dans le fumoir ; nous avons su plus tard qu’il devait alors subtiliser ou cacher les papiers de la Résistance qui à coup sûr, auraient valu les camps de concentration à notre père. Quelques jours plus tard, ma mère me demanda de l’accompagner pour rendre visite, ainsi que d’autres femmes, à leurs prisonniers. Ils étaient plusieurs otages, emprisonnés sans doute après une action de la Résistance dans la région.
Quel choc de voir son père, mal rasé, sans cravate, les chaussures sans lacets et souriant malgré l’angoisse, heureux de nous voir. Et ma mère lui glissait les nouvelles de la radio de Londres, alors que la sentinelle tournait dans la petite pièce où nous profitions de ces quelques instants de retrouvailles. Dix minutes plus tard, nous nous retrouvions seules, ma mère et moi, désemparées, sur le trottoir qui longeait le bâtiment où étaient retenus les otages.
Mon père avait pu nous dire qu’il avait réussi à avaler un papier compromettant avant la fouille.¶Je me retrouve dans le square Albert 1er, le petit parc situé devant la maison et la banque. Il fait une après-midi pleine de soleil, de bruits, de jeux d’enfants, de voitures qui passent en contre-bas, dans la rue Joseph Netzer. Il y avait ici de grands vieux marronniers très majestueux, très droits et raides qui donnaient beaucoup d’ombre dans les pièces de devant ; ils ont été remplacés par des érables, des buissons, des parterres de fleurs, des jeux pour les enfants. Il n’y a plus de kiosque, et la statue du Roi-Chevalier se trouve à présent non loin de l’église St Martin. Quand nous étions enfants pendant la guerre, nous observions souvent les rues, des fenêtres de la nursery. On y voyait passer nos institutrices, en particulier Mme N., très petite, juchée sur de hauts talons de bois qui claquaient sur le trottoir ; nous attendions qu’elle nous ait dépassés pour éclater de rire en observant le rythme gauche droite, droite gauche de ses fesses haut perchées… Deux autres personnages nous effrayaient quelque peu : le bonhomme-qui-ne-mangeait-pas-ses-croûtes et la vieille Louise ; le premier n’avait plus de jambes, installé dans une sorte de charriot bas, il balançait des bouts de bois sur lesquels il s’appuyait pour avancer. Quant à la vieille Louise, qui ne nous voyait même pas, abritée été comme hiver sous un couvre-chef énorme et noir, elle marmonnait sans cesse et gesticulait ; nous croyions voir la sorcière qui avait enfermé Hansel et Gretel et nous fuyions à toutes jambes. J’aimais aussi observer, le soir, en hiver, quand la nuit tombait accompagnée d’une légère brume, l’allumeur des réverbères qui circulait de bec de gaz en bec de gaz pour éclairer faiblement notre rue.
Je ne me souviens pas s’il circulait aussi pendant les années de guerre, alors qu’il nous fallait tenir toutes les fenêtres occultées de rideaux bleu nuit à l’heure du couvre-feu, sous peine d’un rappel à l’ordre d’un soldat allemand en colère.
Aujourd’hui, les grilles qui protègent toutes les fenêtres du rez-de-chaussée de la maison et du Comptoir d’Escompte sont peintes en blanc, ainsi que le balcon au milieu de la façade ; ce balcon qui nous a souvent vu faire des bêtises : dans la pénombre, nous laissions glisser une pièce trouée de 25 centimes, attachée à un fil, et nous la faisions tinter sur le sol au passage d’un piéton attardé. Immanquablement, celui-ci se baissait et cherchait, inquiet, ce qu’il croyait avoir perdu, avant de s’en aller, furieux, parce qu’il entendait les fous rires des trois garnements sur le balcon. Cette maison que je regarde avec une certaine tendresse aujourd’hui, me rappelle aussi les parties d’escalade sur ses toits : descendus de la petite fenêtre d’un bureau où j’étais censée apprendre mes leçons, nous atterrissions sur le toit en pente et, ni vus ni connus, nous progressions alors sur la toiture de la Banque jusqu’à la balustrade d’où nous nous penchions pour observer la rue. Et nous reprenions le même chemin, silencieusement, pour rentrer dans la maison. Vingt ans plus tard, nous échangions ces souvenirs devant nos parents ébahis, qui faisaient peut-être semblant de trembler de peur rétrospectivement.

12 oct. 1994
Ce matin, une petite visite au musée des collections gallo-romaines d’Arlon, suivie d’une promenade sur les sites des thermes romains et de la source de la Semois. C’est avec mon père que j’avais appris l’histoire de cet oppidum d’Arlon, situé sur une colline, dominant un paysage vaste et magnifique et surveillant les routes vers Reims, Trèves. De nombreuses découvertes de pierres gallo-romaines sculptées ont eu lieu depuis mes premières visites  (2) : c’est tellement extraordinaire d’y rencontrer des personnes vaquant à leurs occupations quotidiennes ou guerrières; tous ces visages semblent pris sur le vif ; j’aime le personnage vêtu d’un vêtement ample à capuche et qui se penche légèrement en avant en levant précieusement un gobelet d’eau vers ses lèvres ; les hommes qui semblent partir pour un long voyage dans une carriole m’amusent beaucoup, ainsi que ce pauvre homme suivi d’un chien qui, à longues enjambées, tente de rejoindre un attelage rondement mené par un homme armé d’un fouet.
Quand j’avais 10 ans, j’avais été impressionnée par la stèle dite du maître d’école et j’éprouvais une certaine compassion pour les élèves gallo-romains : devaient-ils, eux aussi, sécher sur les opérations des fractions qui me tracassaient tant à l’époque ?
J’ai vu les sources de la Semois dont j’ignorais le bassin, découvert après mon séjour arlonnais ; sans doute déjà voulu par les Romains qui adoraient souvent les sources qui leur paraissaient mystérieuses et sacrées. Dans mon souvenir, c’est dans les caves d’une brasserie que j’avais vu le mince filet originel de la Semois. Le temps doux, ensoleillé, m’a invité à poursuivre ma promenade jusqu’aux Thermes romains. Chose curieuse, ils se trouvent donc au pied de l’oppidum et, comme à Argentomagus, (sur la Creuse,) non loin de la ligne de chemin de fer créée au siècle dernier.
J’ai remué d’autres souvenirs en marchant le long d’une route bordée de jolies villas entourées de jardins, jusqu’à un “complexe sportif”. Dans les années quarante, nous suivions un petit chemin caillouteux, sous un soleil brûlant, en longeant la voie ferrée. Nous faisions cette route en vélo ou à pied, cueillant parfois des coquelicots, ou frottant entre les doigts ces fleurs de tanaisie jaune aux senteurs puissantes, presque médicinales. Les coquelicots cueillis ornaient alors la boutonnière de notre père, et je ne savais pas alors que c’était pour lui une sorte de clin d’oeil à la résistance des Russes, des communistes, des rouges. Nous aimions tant aller à la piscine de l’Hydrion ; c’était, avec le mouvement scout, la seule façon de retrouver nos amis et de nous distraire. Quand je pense à cette période de la guerre où les distractions nous étaient mesurées, où il n’y avait pas de télévision, où les rassemblements étaient interdits, j’ai l’impression cependant de ne pas m’être ennuyée une minute. Ma vie était pleine, je dirai même heureuse. Et pourtant nous sentions d’instinct que les parents étaient souvent soucieux. Il y avait heureusement notre insouciance d’enfants, nos jeux, nos rires, nos pleurs, nos disputes. Il y avait la vie de tous les jours, nous mangions à notre faim; nous ignorions que nos parents prenaient de la saccharine pour sucrer leur pseudo-café ou leur maté (mon père a pu continuer à boire sa boisson favorite pendant les années de guerre car il avait une petite réserve, non préméditée) Il y avait les petits paquets enveloppés de papier gris, provenant de la fabrique de tabac de mon grand’ père qui permettaient le troc contre du beurre, du jambon, de la farine blanche, du sucre destiné, l’été, aux confitures. Mais il fallait faire plusieurs km en vélo, parfois 20, 25 km aller – et autant pour le retour. C’était dur de rouler par tous les temps ; mon frère, âgé de 6 ans au début de la guerre, pédalait rondement sur un tout petit vélo et je l’admirais quand il grimpait vaillamment la “côte rouge” .Quant à ma sœur âgée de trois ans, elle dominait la situation sur le porte-bagages  du vélo maternel . C’était aussi une partie de plaisir quand les mamans avaient décidé une promenade commune avec pique-nique et jeux à la clé pour nous récompenser d’avoir rempli nos bidons de lait de framboises sauvages ou de myrtilles que nous retrouvions plus tard en délicieuses confitures. Oui, c’était réjouissant de voir tous ces enfants prendre de bonnes couleurs et faire des parties de cache-cache dans les bois autour d’Arlon.
Il y avait aussi ces “excursions alimentaires”, si je puis dire, en direction de Mex le Tige, chez une fermière qui fournissait ma mère en pommes de terre et parfois nous réservait une petite motte de beurre. Nous aimions aller dans cette ferme car la maîtresse des lieux avait pitié de nous et nous préparait un goûter somptueux tandis que nous courions les prés à la recherche de champignons. Quel n’était pas alors notre étonnement, presque notre effroi, de voir couler et même prendre feu la graisse du moule à gaufres ! C’était incroyable. Et quelle joie de croquer alors ces gaufres encore chaudes, dorées et miraculeuses tout en taquinant les chatons et en écoutant parler les “grandes personnes”.

Je me souviens d’une aventure invraisemblable sous la neige Nous étions parties, ma mère et moi, en vélo pour aller chercher une demi-livre de beurre ou 6 oeufs pour améliorer l’ordinaire. C’était par une belle journée ensoleillée où les bois, ourlés de givre, brillaient comme des diamants. Nous avions roulé courageusement sur une route couverte de neige glacée mais où le chasse-neige avait tracé une voie .Nous rentrions cependant sans avoir obtenu la quantité de beurre escomptée; la petite ferme assez misérable où il fallait contourner l’ énorme tas de fumier pour arriver à l’étable, se trouvait à Etalles. La femme souriait en nous voyant arriver, il lui manquait beaucoup de dents ; plusieurs enfants couraient ça et là pour rattraper une poule ou faire rentrer une vache à l’étable.
C’était très sale et très misérable mais il fallait faire bonne figure et essayer d’obtenir la 1/2 livre de beurre tant convoitée. Cette fois-là, ce fut en vain. Nous reprîmes donc la route avec la perspective des 20 km sous la neige qui tombait en flocons réguliers. Bientôt il fit nuit et nous avancions lentement sous les tourbillons de neige, dans une neige qui s’épaississait à vue d’œil. J’imagine aujourd’hui sans peine l’inquiétude de ma mère ; j’étais si lasse ; j’avançais comme un automate ; mes yeux pleuraient à cause du froid et il fallait continuer à pousser son vélo dans la neige qui crissait et s’épaississait. C’est alors que nous vîmes les phares d’une auto qui s’arrêtait à notre hauteur : mon père, très inquiet, avait fini par dénicher une sorte de taxi marchant au gazogène et venait à notre rencontre. Epuisée, je m’endormis bientôt sur ses genoux. Arrivés à la maison, j’eus droit à un merveilleux bain parfumé à l’essence de pin et je regagnai mon lit pour une nuit pleine de rêves délicieux.

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Pendant ces années de guerre, je passai des heures de bonne détente avec un groupe d’amies faisant du scoutisme ; les réunions, les uniformes étaient interdits ; nous nous retrouvions pourtant dans les maisons de l’une ou de l’autre, les parents compréhensifs nous abandonnant qui, un garage, qui, des mansardes. Nous lisions les livres de Kipling, nous suivions la Loi des Guides suggérée par Lord et Lady Baden Powell ; nous savions que cette dernière vivait encore. Nous étions pleines d’enthousiasme, de courage pour participer à un monde meilleur, et pleines d’admiration, aussi, pour des jeunes gens beaucoup plus âgés que nous, les Routiers, qui, nous le savions vaguement, luttaient à leur manière contre les ” Boches”.
Il y avait parmi nous des Alouette, Sauterelle, Vautour, Ourson, Fauvette ; pour ma part, le totem qui m’avait été attribué après avoir sauté trois fois au-dessus d’un feu, était Impala. Nous apprenions à connaître les fleurs, les étoiles, à respecter les animaux, à savoir rendre service aux autres (la fameuse B.A.) à se rendre utile à la maison, à être exigeante envers soi-même, ” que votre oui soit oui, que votre non soit non “, un “non” véritable. J’ai vraiment passé de très bonnes après-midis en promenade dans les bois proches d’Arlon ; c’était autorisé, ou du moins il n’y avait pas de risque de se trouver face à des soldats allemands en exercice. A cette époque, nous les entendions souvent chanter sur les routes ou dans les rues de la ville lorsqu’ils partaient à l’exercice. Et le bruit de bottes de ces hommes marchant au pas m’angoisse encore aujourd’hui. C’était le symbole du sol occupé par l’étranger. De même que les indications routières en allemand ou encore cette grande enseigne “Kommandantur “en rouge sur le balcon du siège du Gouverneur de la Province. Et les quelques voitures ou camions qui circulaient étaient pour la plupart ceux de l’armée allemande.

En revenant à Arlon, cinquante ans après la fin de la guerre, ce qui me frappe sans doute le plus, c’est la circulation automobile ; des voitures sont parquées sur les places; l’odeur des gaz d’échappement est forte; ce n’est vraiment pas ce que l’homme aura créé de plus intelligent en ce XXème siècle.
Il faudra que j’aie le courage de décrire un jour la tragédie du 25 août 1944.  Je suis passée et repassée devant les plaques apposées aux endroits où M. Lucion et le docteur Hollenfeltz ont été abattus par les allemands ; et cette phrase ” Passant, souviens-toi ” me poursuit.

Aujourd’hui jeudi, c’est jour de marché.Il y a beaucoup de marchands de fleurs, de poulet rôti et de vêtements. J’ai quand même retrouvé les échoppes de quelques fermiers avec leur propre production de beurre, de fromages, vendant leurs oeufs, parlant assez souvent le patois allemand. Sinon, dans l’ensemble, en séjournant trois jours ici, j’ai surtout entendu parler le français ; et cela m’a bien changé de la ville de Bruxelles et du bruxellaire.
Il fait un temps ensoleillé ; délicieuse arrière-saison avant les rigueurs de l’hiver, souvent très rude par ici : en janvier 1940, quand les trois enfants, confiés à des grands parents le temps du déménagement, ont rejoint leurs parents (leur père venait d’être affecté à Arlon), ils ont eu une grosse surprise : en descendant du train, tout emmitouflés, ils ont été déposés sur une luge, et c’est ainsi qu’ils ont été tirés jusqu’à leur nouvelle maison, en haut de la ville. Il y avait de la neige partout, épaisse, surtout le long des trottoirs où était passé le chasse-neige.
Chaque hiver de la guerre nous avions de grandes parties de luge avec nos amis dans des rues tranquilles et sûres, puisque sans automobiles. Et des batailles de boules de neige et des glissades à la récréation, et des chutes et des rires.

Une exposition est annoncée à la Maison de la Culture sur les objets, affiches, photos de la dernière guerre à Arlon. Intéressant mais loin d’épuiser le sujet; beaucoup d’uniformes belges de 1940, allemands et américains ainsi que leurs armes, les coffres avec les secours de santé, de quoi transmettre les messages, etc mais rien sur la Résistance ; aucune mention de héros comme M. Lucion ou le docteur Hollenfeltz ; quelques photos prises lors de l’arrivée des premières jeeps et camions à la Libération : le 10 septembre !
Quel souvenir ! Ce furent des journées éclatantes de joies, de rires, d’exaltation : je n’oublierai jamais cette rue des Faubourgs où s’avançaient, de chaque côté de la rue, des fantassins casqués, fusil en bandoulière, encadrant des jeeps, puis des camions sur lesquels des jeunes filles, des gamins se faisaient hisser, pour dire leur joie et leur gratitude à ceux devant qui les allemands avaient fui. Les drapeaux belges sortaient aux fenêtres ; on cherchait fébrilement de quoi confectionner un drapeau américain. Avec Maman on a découpé et cousu des étoiles et des bandes, je crois me souvenir que le compte n’y était pas ; mais peu importe : c’était réalisé avec tout notre cœur.
C’est à peu près en ces jours là que j’accompagnai mon père (je n’ai jamais vu plus badaud que lui) vers la Place des manœuvres, non loin de la Gendarmerie, où des hommes avec des brassards de la Résistance amenaient des femmes qu’ils obligeaient à monter sur une estrade pour avoir les cheveux tondus devant la foule qui, soudain, se taisait, gênée. C’est une scène que je ne puis oublier, et j’ai compris très vite que mon père était bouleversé lui aussi ; nous sommes partis très vite, en silence. C’est aussi à ce moment-là que je compris peu à peu que Papy avait agi dans la Résistance, renseignant les Alliés, entre autres, sur des mouvements de troupes allemandes vers le Luxembourg grâce à un employé de la Banque qui habitait le Grand-Duché et faisait les allées et venues vers Arlon, distant d’une vingtaine de km. Il avait aussi travaillé avec le “Vieux Joseph”, le veilleur de nuit de la banque, sans doute dans un réseau. Je n’ai jamais rien su de précis mais j’ai retrouvé, dans un déménagement, un ” Certificate of Service “, signé du maréchal Montgomery, en remerciement des services rendus. Mon père avait une série de décorations qu’il arborait fièrement dans les années d’après-guerre ; mais sous les moqueries de ma mère, il les abandonna peu à peu et j’ignore là aussi ce qu’elles représentent
Nous passâmes quelques semaines dans l’euphorie de la Libération. Il fallait encore des cartes de timbres pour l’alimentation mais il y avait la découverte des rations alimentaires des soldats américains. Ces derniers, généreusement, nous donnaient des chewing-gums, du coca-cola (je n’ai jamais pu l’aimer) et surtout, surtout, du cho-co-lat ! C’était une saveur tellement neuve pour nous, les 10-12 ans ; nous avions oublié que c’était si bon !
Mon père, qui avait fait la guerre de 14-18 ( où il avait d’ailleurs été blessé) qui avait fait de la résistance, était aussi docteur en droit et faisait un peu partie de l’élite de la petite ville en tant que directeur de l’agence de la Banque Nationale. Il fut donc sollicité pour siéger dans un tribunal avec d’autres comme M. Bombled et l’auditeur militaire que nous avons souvent rencontré en ce temps là. Mon père étudiait des dossiers et délibérait avec les autres membres. J’ai su que l’ancien bourgmestre, Eichorn, avait été condamné à mort et j’ai découvert combien on pouvait être responsable de la vie ou de la mort de quelqu’un. Venant après toutes les expériences ou les récits des horreurs qu’apportent les guerres, j’ai ressenti une grande angoisse.
Et la guerre n’était pas vraiment finie ! Nous allions être, à la fin 44, aux premières loges pour assister au sursaut de la “bête immonde”.

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Je reprends le récit de ces années 40, après quelques semaines d’interruption. C’est évidemment plus difficile à rédiger lorsque je me trouve en vacances dans la campagne bordelaise, en novembre, où les coups de feu que l’on peut entendre sont dirigés sur les palombes qui passent…
Je voudrais essayer de raconter quels étaient mes jeux, mes occupations mes pensées entre 9 et 13 ans, comment nous vivions à notre façon, mon frère et ma sœur, les soucis des parents.
Ma peur est ici de paraître désordonnée, de rédiger sans plan. Il s’agit de souvenirs et l’un entraîne l’autre, d’où un certain décousu qui me semble inévitable.
Il faut dire que j’ai de bons souvenirs d’enfance, que j’ai joué avec sérieux à la poupée, au papa et à la maman, à la dînette. Nous étions gâtés malgré la guerre : dans le sous-sol, à côté de la cuisine, où régnait Maria, non loin des escaliers menant au jardin, nous avions une salle de jeux, dans l’angle de laquelle se dressait une petite maison en bois, avec un écriteau au-dessus de la porte : “Les Trois Nains”. C’était une vraie porte à petits carreaux, que nous poussions pour entrer chez nous. Nous pouvions y jouer à la dînette, nous asseoir, rester debout. Sur l’appui de fenêtre, il y avait trois jolies tulipes en bois, peintes en bleu, jaune et rouge.A l’intérieur, le mobilier était agréable : petit canapé, ( un peu dur, il est vrai, ) une table ronde, un tabouret bas avec une pyrogravure de clown, un lit de poupée, une ou deux petites armoires, une cuisinière et sa panoplie de casseroles, etc Comme la cuisine et Maria étaient juste à côté, inutile de dire que nous nous y glissions souvent pour commettre de menus larcins, pour faire semblant de préparer un repas. Quand nous en avions assez de ces jeux tranquilles, nous organisions des batailles avec les soldats de plomb de mon frère, ses camions, ses canons et surtout, surtout un merveilleux camion de campagne qui portait un énorme phare pour observer sans doute les avions ennemis et qui pouvait même éclairer, grâce à une pile !
C’est dans cette pièce aussi que, plus âgés, nous avons organisé dans le noir, avec nos petits amis et amies, des parties « d’assassins et de détectives » qui nous donnaient de grands frissons ; c’est là aussi que nous avons dormi pendant quelques semaines sur des lits de fortune en 1944, quand l’offensive Von Rundstedt faisait rage à quelques km de chez nous.
Je me souviens très bien des soupiraux de ce sous-sol par lesquels, tout en jouant avec l’insouciance d’une enfant de 10 ans, nous remarquions les paires de bottes qui martelaient le trottoir. Il me semble encore les entendre, ces bruits de bottes. C’est en y songeant que je concrétise le mieux les mots : ” occupation allemande “. Ces bruits de bottes et les inscriptions en allemand dans toutes les rues. Nous n’étions plus seuls chez nous.
Les autres jeux qui nous occupaient ces années là se passaient au jardin ; notre paradis, notre refuge quand nous sentions une tension trop forte chez nos parents, chez notre père surtout.
En particulier il y avait le coin du sable où nous pouvions construire une cabane au pied d’un grand chêne, nous étions hors de la vue des parents, cachés par le haut bâtiment de la banque; c’était bien.
Là aussi nous avions chacun notre petit jardin et grâce à ma grand mère, je savais ce qu’était une marcotte, un semis ; j’avais quelques fleurs, entre autres du réséda qui embaumait et que je n’ai plus jamais retrouvé ailleurs .Nous étions souvent derrière le jardinier qui venait soigner le jardin, le potager, les arbres fruitiers, si précieux en ces années de guerre. Je me souviens de jolis parterres en arcs de cercle plantés d’épinards, alors qu’il y avait des roses auparavant !
J’imitais mon père et l’été, je remplissais aussi mes poches de mirabelles, de reines-claudes dorées à souhait ; je gardais des poires éclatées après leur chute d’un immense poirier du fond du jardin ! je les gardais dans un tiroir de mon petit bureau et je les croquais, tout en étudiant les fractions, ma bête noire. Jamais je n’ai retrouvé ces mêmes poires fermes, croquantes et tellement juteuses à la fois.

Quand nous avons grandi, mon frère et moi, nous nous sommes retrouvés inscrits dans le mouvement scout. Je crois que c’était une excellente idée de nos parents qui nous permettait d’avoir des activités, des jeux, des promenades, des rencontres avec des enfants de notre âge, de nous occuper et d’apprendre une foule de choses dans tous les domaines : celui des relations humaines, celui des sciences naturelles, celui de la vie pratique. Pour ma part, j’y ai été très heureuse et je suis certaine que je dois d’y avoir développé le sens des autres, d’une certaine joie, de l’enthousiasme. A l’âge adulte, j’ai pu reconnaître d’autres personnes passées par cette même école de vie, et chez qui transparaissait l’idéal auquel nous croyions toujours. Évidemment, plus tard, bien plus tard, des gens bien intentionnés, des journalistes, se sont beaucoup moqués des “petits scouts”. Ils avaient tort, car on a vu malheureusement beaucoup trop de jeunes perdant peu à peu un idéal et des valeurs dont ces gens croyaient intelligent de se moquer. Quand ces valeurs ont peu à peu sombré, on s’est aperçu qu’elles étaient peut-être utiles à quelque chose. Je ne veux surtout pas dire qu’on ne les trouvait que là ; mais elles s’y trouvaient aussi et c’était enthousiasmant de vivre, même à cette époque de guerre, parce qu’il y avait un partage entre nous, une solidarité, dirait-on aujourd’hui.
Voilà quelques mots donc sur nos jeux, à une époque où il n’y avait pas de télévision et pas de cinéma (sauf propagande allemande ). Nous écoutions cependant “Radio Jeunesse”, une émission à la radio tous les dimanches pendant une heure et c’était merveilleux, parce que nous, les enfants, nous suivions un conte ou une histoire vraie en faisant marcher notre imagination.
J’ignore comment nos parents ont pu se procurer un objet merveilleux qui a enchanté notre enfance, je veux parler d’un appareil de projection Pathé-Baby ; nous nous sommes régalés pendant les soirées d’hiver en regardant des dizaines et des dizaines de films de Charlot (Charlot travaille, Charlot rentre tard, etc) d’Harold Loyd, de Buster Keaton. Un bonheur qui me submerge encore aujourd’hui en évoquant ces séances. Quand nous recevions des petits amis, nous étions si heureux de leur faire partager ces découvertes : Charlot qui rentre tard chez lui, sa femme dormant avec un rouleau à pâtisserie dans les bras, prête à l’assommer, et lui, le pauvre Charlot, marchant sur un jouet d’enfant qui faisait “couic !”( c’était écrit sous l’image !) ou encore Charlot sur un échafaudage, s’envoyant des briques qu’il coinçait derrière ses genoux ; ou assis, lors de la pause, creusant son pain avec un vilebrequin pour y introduire une saucisse !
Je pense aussi que nous avons dû posséder une partie du film d’Abel Gance sur Napoléon quittant la Corse sur un petit bateau dans la tempête, poursuivi par l’horrible Paoli, partisan de l’Angleterre.
Notre amie Françoise Mortehan avait énormément de succès aussi quand elle nous recevait, car son père mettait en route, sous nos yeux éblouis, la lanterne magique ! C’était très poétique, lent et vraiment féerique.
Je ne voudrais pas clore ce chapitre de nos jeux d’enfants sans évoquer un moment merveilleux qui nous arrivait, je pourrais presque dire, du ciel, chaque dimanche : pendant que nous étions au jardin, faisant des parties de cache-cache ou autre, de la fenêtre du salon grande ouverte en été nous parvenait la musique que notre mère jouait au piano ; nous ignorions que c’était Debussy, Mozart, Schubert, Chopin ; mais nous entendions la Beauté et j’en ai gardé un souvenir très vif ; certaines œuvres évoqueront toujours les paisibles après-midi, la chaleur de l’été, alors qu’il y avait la guerre mais si loin de nous dans ces moments là.
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Peut-être faut-il noter ici quelques images qui ont frappé l’esprit de l’enfant de 9 ans que j’étais alors, au retour de l’exode de 1940.
Mon père avait donc décidé le retour à la maison, depuis la région de Roanne, via Paris jusqu’à Arlon. Je suppose qu’il lui a été fort difficile de dénicher les moyens de transport adéquats dans une France en déroute et désorganisée par la guerre. J’imagine sans peine les nombreuses démarches qu’il a dû faire, mais un beau jour de septembre nous aperçûmes la maison vue à travers le petit Parc, des fenêtres de l’hôtel où nous logeâmes. Bizarre ! Sur le trottoir de notre maison, portes grandes ouvertes, se dressait un petit meuble de nos parents, un tapis roulé à côté. Entrés dans la maison à la suite de nos parents, nous vîmes des Allemands, du moins des uniformes gris-verts, allant et venant chez nous, nous offrant de nous asseoir…sur nos chaises. J’entendis alors la voix de mon père qui s’élevait pour signaler à un très gros officier rougeaud: « Ne vous fiez pas à cette chaise, elle est fragile, du 18ème siècle ! » Ensuite je perdis le fil de la discussion engagée entre ces Allemands et mes parents. Mon père finit par “récupérer” son logement qui avait servi à un mess d’officiers ; il devait simplement accepter de loger encore un ou deux officiers ; mais il s’arrangea pour leur compliquer tellement la vie ( en les obligeant par ex. à rentrer par le fond du jardin, c’est à dire par une autre rue, sous prétexte qu’il était responsable de sa banque et de ses fonds ) que, peu à peu il récupéra l’intégralité de sa demeure.
Mon père avait une théorie, il ne fallait pas céder aux injonctions colériques de l’occupant : c’est en étant ferme sur les décisions prises dans l’intérêt de la Banque Nationale qu’il marquait des points ; une scène nous impressionna énormément, les trois enfants : par la porte entr’ouverte de son bureau, nous vîmes mon père et un officier allemand se disputant un téléphone, tous deux blancs de colère et hurlant.

Encore un souvenir ! Aujourd’hui il est de bon ton de raconter des histoires dites “belges” et de se moquer des habitants de ce petit pays qui aiment les frites.
Mais il m’arrive de me souvenir du goût des premières frites de l’après-guerre. C’était quelques jours après la libération de la ville par les Américains : nous sommes invités chez M.& Mme Malempré, des électriciens de la rue du Faubourg ; jamais nous n’avons été invités chez des artisans ; je suppose que mon père et ce M. Malempré avaient fait de la résistance ensemble et que des “barrières sociales” étaient tombées. Et Madame avait préparé le repas : des frites, dorées, croustillantes, une merveille.
Ah, ces frites de la Libération, je crois les croquer encore.

Pendant la guerre, le dimanche après-midi, quand les bureaux de la banque étaient fermés, notre père, magnanime, nous permettait d’y jouer à cache-cache ; les coins et recoins des boxes vitrés des employés ou caissiers n’avaient plus de secrets pour nous .Nous empruntions aussi les charriots qui servaient d’ordinaire à ranger les sacs de monnaie pour faire de longues courses dans les couloirs ou à l’endroit réservé au public. Quelles parties, que de rires et de cris de joie ont résonné dans cet endroit sévère.
Vers la fin de la guerre, quand mon père a craint la retraite de l’armée allemande, des bombardements ou des représailles contre la population, il a organisé, pour ma mère et nous trois, un refuge de nuit, matelas et sacs de couchage dans…la salle des coffres ! avec une longue table de chêne depuis la porte blindée jusqu’à la fenêtre donnant vers l’extérieur pour permettre l’évacuation malgré les chutes de pierre ou de plâtras éventuels.

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C’est vers cette époque, alors que la Résistance multipliait les actions contre l’armée allemande, que ma mère ressentit le besoin d’aller voir ses parents et sa famille à Charleroi. Elle voulut emmener ses trois enfants pour des vacances à Charleroi. Un voyage en train, à ce moment là, était très hasardeux, long et fatigant, avec des correspondances entre Arlon et Charleroi.A peine arrivés sains et saufs à destination, un télégramme arrive, signé de mon père terriblement inquiet : « Cessez folle équipée, rentrez immédiatement ». Ce que nous fîmes. Mais cette formule a fait désormais partie de notre patrimoine…

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Il me faut raconter à présent ces horribles journées de la fin du mois d’août 1944. Je venais d’avoir 13 ans. L’atmosphère était lourde et dans la ville régnait une forte tension lorsqu’on croisait les soldats vert-de-gris.
Tous ressentaient, et même les jeunes, que la guerre arrivait à un tournant et que notre libération approchait. L’occupant était nerveux ; les attentats redoublaient dans la région contre les moyens de communication, contre les officiers. C’est alors que les responsables de la Kommandantur prirent des décisions pour propager la peur dans la ville : intimidation, prise d’otages, etc  Jusqu’au 23 août où un drame éclata.
Mme Cappel, qui venait depuis quelques mois faire des ménages chez nous, arriva, affolée, un matin, très tôt.
De sa fenêtre, dans la lumière incertaine du jour qui se levait, après une brève fusillade, elle avait observé un homme à terre, blessé, et des soldats armés qui montaient la garde autour de lui, empêchant toute personne qui voulait porter assistance de le faire.
Coup de sonnette à la maison : notre amie, Mme Lucion, bouleversée elle aussi, demande conseil à mes parents : son mari venant d’être arrêté et emmené comme otage, elle ignore où.
Pauvre Madame Lucion ; en venant nous voir, elle aurait pu emprunter une autre rue et là, elle aurait découvert, horrifiée, son mari, blessé, à terre.
Toutes les personnes amies se sont alors mobilisées pour essayer d’aider, de soutenir, de faire des démarches. Les trois enfants Lucion, avec qui nous étions fort liés et avec qui nous avions passé tant d’heures à jouer et à rire, sont alors venus chez nous.
Mais nous ne jouions plus, nos visages étaient graves, nous redoutions tant la mauvaise nouvelle. Quelqu’un m’avait demandé de ne pas dire à ses enfants que ce pauvre M. Lucion était mort, et j’étais là, tellement impuissante, auprès de mon amie Monique.
Les enfants ont ensuite rejoint leur mère chez eux et là ce fut le chagrin, immense et digne, de ceux que nous aimions qui put enfin se partager.
Nous apprîmes que, dans le même temps, un autre assassinat avait eu lieu, perpétré par le même occupant aux abois, sur un autre otage, le docteur Hollenfeltz, homme remarquable, cultivé ; lui aussi, était tombé dans la rue, une balle dans le dos.
Ce furent des journées terribles qui me glacent encore le sang à les évoquer. La barbarie avait, hélas, touché notre petite ville.
Mon père, ancien otage, aurait pu subir le même sort ; mais lors d’une visite pour un contrôle à la Kommandantur, un officier, ancien de la guerre de 14-18 comme lui, lui dit en confidence : « Je n’ai pas donné votre nom, la nuit dernière ; je pars pour le front de l’Est demain… »

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Les trois jeunes enfants que nous étions devions effectuer un assez long trajet chaque jour pour gagner l’école d’application de l’École Normale. Nous sortions de la petite ville, traversions une zone fort humide et très brumeuse certains matins d’automne, car dans ces prairies serpentait un ruisseau, la Semois. Nous nous rassurions en jouant avec des petites cannes blanches phosphorescentes, petits insignes vendus par les aveugles de la Canne Blanche.
Mes années d’école ? Que de bons souvenirs ! J’appréciais mes maîtresses, je me souviens encore de leur nom et de leur visage à toutes.
Je me souviens aussi de certaines de mes camarades de classe, des images que nous échangions pour penser l’une à l’autre, des jeux dans la cour de récréation.
C’était un jour, pendant l’occupation allemande ; Mme Dujardin, institutrice des 3èmes années, demande aux unes et aux autres de venir au tableau pour réciter ou chanter quelque chose. Je lève le doigt, me rends sur l’estrade et j’entonne, innocemment : « It’s a long way, to Tiperary, it’s a long way to go ! » L’institutrice, médusée, m’a laissé chanter et je suis retournée à ma place, sans me douter le moins du monde que j’aurais pu causer du tort à mes parents…
Quelques 3 ans plus tard, je me suis retrouvée à l’Athénée ; c’était la seule école secondaire en ces temps-là dans la région ; et l’on avait été bien obligé d’accepter, parmi les jeunes gens, les jeunes filles qui voulaient poursuivre des études. Un de mes professeurs, celui d’histoire, nous appelait même “les tolérées”. Il est vrai que notre vestiaire était tout petit, ainsi que l’espace qui nous était réservé pour les récréations. Mais dans les rangs, avant de rentrer en classe, nous, les filles, étions devant; il fallait bien leur apprendre la politesse, aux garnements qui suivaient.
Là aussi, de bons souvenirs : il nous fallait apprendre l’allemand, c’était obligatoire, vu la proximité de notre province avec le Luxembourg annexé, mais notre prof, qui était un chef scout et résistant (nous le sûmes plus tard) ne nous accablait pas d’exercices…

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C’est aussi en 1942 que j’ai suivi un cours de catéchisme. Je dirais que je ne sais pas très bien pourquoi; en effet, j’ai été baptisée pour faire plaisir, je pense, à mes grands-parents. Car chez nous, jamais personne ne parlait de Dieu, de l’Église, des chrétiens. Mais j’avais des amies qui faisaient ce que l’on appelait alors la “communion solennelle”. Et quand j’ai vu que mes amies avaient une jolie robe blanche et qu’on faisait la fête, j’ai eu envie, moi aussi, d’avoir une jolie robe blanche !
Mais il a fallu suivre un cours de catéchisme et répéter des formules qui me paraissaient bien étranges, comme : ” Qui vous a mis au monde ?” “Dieu, mes père et mère “…Mes parents avaient à l’époque une femme de chambre que j’aimais beaucoup, et c’est elle qui m’expliquait ce que je ne comprenais pas toujours, sur la messe et aussi pour la confession.
Et voilà comment j’ai fait mes premiers pas de chrétienne. Il faut dire que j’avais une marraine qui m’emmenait avec elle à la messe quand j’étais en vacances chez elle et l’Oncle Jean. De temps en temps, plutôt que de les accompagner, je préférais aller me promener, le dimanche, avec mes parents, car j’avais droit à une grenadine quand ils s’asseyaient à une terrasse de café !
Le jour de ma communion est donc arrivé, après un examen sérieux de mes connaissances catéchistiques avec le cher curé Heck, celui là même qui, l’année suivante, au moment de la profession de foi devant l’évêque, m’a interpellée : “Tu fais cette promesse à Dieu vraiment ? Tu réfléchis bien ?” et c’est grâce à lui, je crois, que j’ai pris cet engagement d’être chrétienne, en conscience.
La famille a donc fait la fête ; j’ai dessiné des menus “patriotiques” pour tous les convives. J’avais près de moi mon grand père que j’aimais tant , ma tante et marraine et mon oncle et l’après-midi, une petite amie de la famille. Pour dessert, une glace ! un agneau pascal. Les photos prises au jardin parmi les iris et les pivoines en fleurs évoquent ces moments de paix et de joie familiale malgré le contexte de la guerre.
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Pendant la guerre, il fallait faire attention aux vêtements et les enfants ont la vilaine habitude de grandir…Alors ma mère, aidée par une couturière qui venait passer une journée de temps en temps ou par une de mes tantes, rallongeait nos robes, confectionnait des tabliers.. Ma jolie robe de communion venait de la cousine d’une cousine… On m’avait même confectionné un pantalon d’hiver, bien chaud, en transformant celui d’un cousin.
Ma mère restait assez coquette, malgré les difficultés de la guerre; sur certaines photos on lui voit un joli tailleur et même un chapeau.
Ce dont je me souviens le plus, c’est de ce qu’elle portait souvent, au revers de sa veste : ce n’était pas un bijou mais une sorte de dessin sur un morceau de cuir : un soldat anglais avec son casque caractéristique et à côté de lui une bombe explose ; la légende indique : ” Keep smiling “. Je commençais à apprendre l’anglais…en cachette avec ma mère.
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J’oubliais de vous parler de mon professeur de piano, M. Camille Schmitt ( il a été reconnu plus tard comme compositeur. ) C’était un vieux garçon souriant ; il portait souvent une grosse robe de chambre marron, (plus tard j’ai appris que Balzac était ainsi accoutré ) mais à Arlon, pendant la guerre, il y avait des difficultés et des restrictions de chauffage. J’ai commencé à apprendre des petites pièces de Schumann, cela me plaisait beaucoup. A la maison je répétais mes leçons sur un vieux piano droit, noir, qui résonnait comme une casserole !  Après au moins deux ans de ces exercices, l’on a quand même admis que cela risquait de me fausser l’oreille ; et l’on m’a permis de jouer sur le grand, le beau, le très aimé piano à queue ! et encore, puisqu’il se trouvait au salon, je devais avoir les chaussures propres ou mettre des pantoufles et évidemment bien me laver les mains.
Mon professeur de piano était très généreux car j’ai retrouvé des programmes de concerts organisés par le Secours d’Hiver et auxquels il prêtait son concours. Le Secours d’Hiver ! Mais oui, il y a eu des hivers terribles pendant la guerre et je me souviens que mon père en faisait partie, à quel titre, je l’ignore ; mais il était très actif et se souciait aussi des pauvres gens. La musique résonnait souvent dans la maison ; non seulement ma mère était bonne pianiste mais les trois enfants ont bénéficié des leçon de piano.
Au moment de l’offensive Von Rundstedt, beaucoup d’Américains, soldats ou officiers, ont été reçus à la maison ; tous les vendredis, par ex., il y avait deux invités américains au repas du soir ; nous, les enfants, nous pouvions simplement venir dire bonsoir ; mais nous nous amusions beaucoup à observer quand la porte s’ouvrait pour le service ou à écouter notre père parlant anglais, avec un accent…curieux. “perhaps”, entre autres, nous amusait tant. Ces invités américains étaient admis plus souvent lorsqu’ils séjournaient à Arlon avant de retrouver le front.     Un certain Charlie venait souvent jouer du piano à ses moments de liberté ( il devait y avoir du Gershwin dans l’air ). Il y avait aussi George et Andy qui, lui, nous donnait des leçons d’anglais ; le lycée avait fermé pendant plusieurs semaines et mon père avait organisé, dans la salle du Comptoir d’Escompte des cours de français/latin donnés par un jésuite, de l’anglais donné par un soldat américain ; nous étions quelques-unes de l’Athénée à nous occuper ainsi grâce à l’initiative de mon père. Des dames de la petite ville, dont Mme Koenig et ma mère s’ingéniaient à accueillir ces jeunes Américains qui repartaient au front ; distribution de doughnuts, repas chez l’habitant, etc
Un jour pendant l’offensive Von Rundstedt, la guerre a détruit et incendié le petit village d’Houffalize ; des personnes étaient sans abri, sans ressources. Ces mêmes dames, dont ma mère, ont essayé de venir en aide ; des enfants étaient hospitalisés, brûlés. On a demandé alors des jouets aux enfants que nous étions ; ce que nous avons donné de bon cœur.
C’était le moment où nous entendions gronder le canon, pas tellement loin de chez nous : Bastogne où le général américain Mac Auliffe, à la tête d’une garnison encerclée par les forces allemandes, avait répondu “nuts”, n’était qu’à 39 km de la petite ville d’Arlon !
Cet hiver 44 a été très, très froid ; il était tombé beaucoup de neige et la bataille des Ardennes avait été rude. Noël 1944 ! Il faisait très froid, il y avait beaucoup d’allées et venues de soldats dans les rues, des jeeps, des camions avec des chenilles, des engins militaires de toutes sortes. Mes parents observaient avec une certaine angoisse les directions prises par cette armée, en espérant qu’elle finirait par repousser ce dernier sursaut de l’armée allemande.
Ma mère voulait absolument que nous fêtions Noël malgré tout. Le matin du 24 décembre, nous l’avons accompagnée, mon frère et moi, pour l’aider à ramener un sapin que nous allions installer au salon. Sur le chemin, nous avons croisé une amie de ma mère qui s’est écriée, surprise : ” Vous allez quand même préparer Noël ?” Oui, c’était incroyable, mais cela nous a fait beaucoup de bien de penser à la décoration, à l’installation d’une petite crèche ; ce soir là nous avons chanté la Paix de Noël et après avoir reçu chacun un petit jouet ou un livre, nous sommes descendus au sous-sol où nos lits étaient dressés à cause des évènements et nous nous sommes endormis ; les parents veillaient, prêts à nous emmener à l’abri si besoin était.

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1 ) La mère de la narratrice avait connu l’ Angleterre étant enfant : pendant la 1ère guerre mondiale , les membres de sa famille , en tant que réfugiés belges, y avait été bien accueillie .                                                                                                                                                                                    2 ) Dans ce musée archéologique , on voit entre autres curiosités , un bas- relief  montrant  une moissonneuse-batteuse gauloise (représentée aussi ailleurs ) , elle ressemble à un grand peigne monté sur roues ; au lieu d’être tirée , elle  était poussée par un cheval  :  les grains de  blé , surtout de l’épeautre , tombaient  entre les dents du peigne et étaient recueillis . Les troupes romaines de la région du Rhin avaient de gros besoins en blé.                                                                                                                             Ici comme ailleurs , de telles pierres sculptées , au temps des grandes invasions germaniques , furent utilisées à la hâte pour renforcer les remparts de la ville .

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La narratrice de “Keep smiling,”  ayant épousé un Français à vécu surtout en Touraine ; elle a  donné le jour à quatre enfants ; comme son père , ancien président des Amitiés Françaises à Charleroi , elle a donné beaucoup de son  temps aux autres en animant des groupes d’activités artistiques et en prenant part à des œuvres d’entraide ; elle est décédée d’une infection et du coronavirus le 1er Janvier 2021.