{"id":318,"date":"2014-11-29T17:51:50","date_gmt":"2014-11-29T17:51:50","guid":{"rendered":"http:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/?page_id=318"},"modified":"2022-08-30T17:14:56","modified_gmt":"2022-08-30T17:14:56","slug":"i-une-bonne-recrue","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/?page_id=318","title":{"rendered":"D\u00e9sir\u00e9, sergent recruteur"},"content":{"rendered":"<p><em>D&#8217;apr\u00e8s la lettre envoy\u00e9e par un poilu \u00e0 sa famille (et publi\u00e9e par sa petite ni\u00e8ce en d\u00e9cembre 2014 par le bulletin de l&#8217;\u00e9mission t\u00e9l\u00e9\u00a0 &#8220;Le Jour du Seigneur&#8221;)<\/em><\/p>\n<p>++++++++++++++<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0 Apr\u00e8s la bataille de la Marne, le front s&#8217;\u00e9tait stabilis\u00e9, des tranch\u00e9es avaient \u00e9t\u00e9 creus\u00e9es, qui s&#8217;\u00e9tendaient de la Mer du nord aux abords de la fronti\u00e8re suisse. C&#8217;est \u00e0 quelques dizaines de kilom\u00e8tres de la Suisse, pays neutre, que notre unit\u00e9 tenait un secteur. \u00c9tions-nous gagn\u00e9s par le tranquille pacifisme de nos voisins helv\u00e8tes ? En tout cas, nous \u00e9tions \u00e9loign\u00e9s des grands affrontements. L\u00e0 o\u00f9 nous \u00e9tions, les duels d&#8217;artillerie, les \u00e9changes de coups de feu entre tranch\u00e9es\u00a0 \u00e9taient suivis d&#8217;une, parfois de deux semaines de pause&#8230;.D&#8217;un boyau \u00e0 l&#8217;autre, \u00e0 d\u00e9faut de se voir, on entendait souvent ce qui se passait \u00ab en face \u00bb : ainsi, un \u00e9ternuement \u00e9tait parfois salu\u00e9 par la formule courante: \u00ab A tes amours !\u00bb  un concert d&#8217;harmonica, un chant repris en ch\u0153ur chez l&#8217;ennemi, \u00e9taient parfois applaudis, m\u00eame si, peu apr\u00e8s, un poilu s&#8217;\u00e9criait am\u00e8rement: \u00ab Ah, les salauds, faut croire qu&#8217;ils ne pataugent pas dans la gadoue, eux ! ils doivent avoir une cagna \u00ab cinq \u00e9toiles ! \u00bb \u00e0 quoi le sergent, un flegmatique, r\u00e9pliquait : \u00ab T&#8217;en sais rien, on n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 voir ! \u00bb<\/p>\n<p>Eh bien, justement, &#8220;on&#8221; alla voir, et voici pourquoi : habituellement \u00e0 chaque pause, les soldats dans notre tranch\u00e9e jouaient \u00e0 la belote \u00e0 quatre pour passer le temps ; mais un jour, un des joueurs, ayant fait une mauvaise chute qui lui cassa quelques c\u00f4tes, ils ne furent que trois sachant y jouer.\u00a0Et ces trois de se morfondre. L\u00e0-dessus, fatigu\u00e9 de tourner en rond &#8212; si l&#8217;on peut dire : dans un boyau, c&#8217;est difficile, &#8212; l&#8217;un d&#8217;eux, D\u00e9sir\u00e9,\u00a0le pince-sans-rire de la compagnie, s&#8217;\u00e9crie : \u00ab Il n&#8217;y a plus qu&#8217;\u00e0 inviter un gars d&#8217;en face !\u00bb\u00a0 Cette suggestion fit s&#8217;esclaffer certains, d&#8217;autres ironis\u00e8rent :\u00a0\u00ab C&#8217;est \u00e7a , oui !&#8230;tu fais copain-copain\u00a0 avec l&#8217;ennemi &#8230; et puis t&#8217;as droit \u00e0 douze balles dans la peau !..\u00bb\u00a0 alors, D\u00e9sir\u00e9, en manque de distraction \u00a0et sans doute exc\u00e9d\u00e9, annon\u00e7a : \u00ab Eh bien, moi, j&#8217;y vais !\u00bb Et \u00e7a ne tra\u00eena pas; le sergent n&#8217;eut pas le temps de retirer sa pipe de la bouche que D\u00e9sir\u00e9 \u00e9tait en mouvement ; il repoussa le drapeau blanc qu&#8217;un de ses copains lui tendait, puis enjamba le parapet. Comment les choses allaient-elles tourner ?\u00a0 Imaginez la tension. L&#8217;ami qui avait propos\u00e9 le chiffon blanc (plut\u00f4t crade) l&#8217;agitait nerveusement au dessus de la tranch\u00e9e. Chose rassurante, du moins : ceux d&#8217;en face ne tiraient pas. Quelqu&#8217;un fit remarquer que D\u00e9sir\u00e9 ne parlait pas un mot de leur langue ; et chacun de nous songeait \u00e0\u00a0son sourire qui d\u00e9couvrait ses dents, ce sourire d\u00e9sarmant qui, \u00e0 premi\u00e8re vue, lui donnait un air de \u00ab simplet du village \u00bb &#8212; mais l&#8217;instant d&#8217;apr\u00e8s, ses yeux malicieux et ses propos\u00a0 montraient qu&#8217;il \u00e9tait diablement fut\u00e9 et qu&#8217;on s&#8217;\u00e9tait laiss\u00e9 prendre&#8230;<\/p>\n<p>Il se dirigea vers la tranch\u00e9e adverse ; puis on ne le vit plus ; il avait franchi les barbel\u00e9s, puis leur parapet.\u00a0 De longues minutes s&#8217;\u00e9coul\u00e8rent. Avait-il \u00e9t\u00e9 fait prisonnier ?\u00a0 Mais tout \u00e0 coup, il r\u00e9apparut, accompagn\u00e9 d&#8217;un gars qui, \u00e0 part l&#8217;uniforme et le calot, ne nous sembla pas tr\u00e8s diff\u00e9rent de nous.\u00a0 Au fur et \u00e0 mesure que D\u00e9sir\u00e9 et lui approchaient, on vit que l&#8217;Allemand avait l&#8217;air intimid\u00e9 et m\u00eame grave, mais D\u00e9sir\u00e9 tournait vers lui son sourire et quelques paroles \u00e0 mi-voix. Quand ils furent dans la tranch\u00e9e, il y eut quelques poign\u00e9es de main, quelques signes de t\u00eate ; puis D\u00e9sir\u00e9 pointa son doigt vers l&#8217;Allemand : \u00ab au fait, comment t&#8217;appelles-tu ?\u00bb L&#8217;homme r\u00e9pondit : \u00ab Dietrich \u00bb\u00a0 \u00a0\u00ab Moi, c&#8217;est D\u00e9sir\u00e9 &#8230; celui-ci, c&#8217;est Fernand &#8230; et celui-l\u00e0,\u00a0 Jean \u00bb\u00a0 \u00a0Dietrich r\u00e9p\u00e9ta : \u00ab D\u00e9sir\u00e9&#8230; Fernand&#8230; Jean..\u00bb \u00ab Bon, suffit ; maintenant tu connais les esprits \u00e9minents qui ici jouent \u00e0 la belote, tes partenaires&#8221; &#8220;Ach , ia , partner \u00bb, dit Dietrich.\u00a0 \u00ab Bravo ! tu apprends vite !&#8221; lui dit D\u00e9sir\u00e9, ce qui fit rigoler tout le monde, y compris le nouveau venu. Il s&#8217;av\u00e9ra bient\u00f4t que Dietrich connaissait quelques mots ayant trait au jeu : &#8220;tr\u00e8fle, carreau, etc ; par la suite on s&#8217;aper\u00e7ut qu&#8217;il en retenait pas mal d&#8217;autres, quand il n&#8217;en devinait pas le sens \u00e0\u00a0 l&#8217;intonation. D\u00e9sir\u00e9 \u00e9tait content ; quand Dietrich retourna \u00e0 sa tranch\u00e9e le soir, il dit de l&#8217;Allemand : &#8221; C&#8217;est une bonne recrue.\u00bb\u00a0Certains, dans notre tranch\u00e9e, \u00e9taient moins enthousiastes :\u00a0&#8220;Oui, il a l&#8217;air sympa ; l&#8217;ennui, c&#8217;est que, d\u00e8s qu&#8217;ils sont dans une troupe o\u00f9 ils re\u00e7oivent un flingue et un casque \u00e0 pointe, ils deviennent de vrais sauvages ! &gt;\u00bb\u00a0 L\u00e0 -dessus,\u00a0 le troupier Sylvestre poussa une gueulante : \u00ab Mais dites donc, vous \u00eates aveugles ou quoi ?\u00a0 Votre \u00ab brave gars \u00bb , y comprend tout ce que vous dites !\u00a0 y cache bien son jeu, l&#8217;espion ! \u00bb\u00a0 \u00e0 quoi D\u00e9sir\u00e9 r\u00e9pliqua : \u00ab Ouais , il va faire \u00e0 Hindenburg des r\u00e9v\u00e9lations fracassantes sur les r\u00e8gles de la belote en France et sur les femmes dans les r\u00eaves des soldats fran\u00e7ais \u00a0&#8230; T&#8217;as raison ; c&#8217;est tr\u00e8s tr\u00e8s grave !&#8221;<\/p>\n<p>Le soir, apr\u00e8s le d\u00e9part de l&#8217;Allemand, plusieurs d&#8217;entre nous demand\u00e8rent \u00e0 D\u00e9sir\u00e9 : \u00ab Alors , cette tranch\u00e9e des Fridolins ?\u00a0 \u00a0 Elle est si chouette que \u00e7a ? \u00bb\u00a0 \u00ab Allons donc ! pour autant que j&#8217;aie pu voir, l&#8217;allemande et la fran\u00e7aise se ressemblent comme deux gouttes de boue, oui ! \u00bb\u00a0\u00ab Et comment as-tu d\u00e9got\u00e9 ta bonne recrue ?\u00a0\u00bb\u00a0 D\u00e9sir\u00e9 nous raconta que, l\u00e0-bas, trois hommes s&#8217;\u00e9taient port\u00e9s volontaires pour jouer avec les &#8220;Franzosen&#8221;; &#8221; Ils parlaient tous tr\u00e8s fort, jusqu&#8217;\u00e0 ce qu&#8217;un sous-off rondouillard\u00a0 s&#8217;interpose, obtienne le silence, puis se mette \u00e0 chantonner un truc tr\u00e8s rythm\u00e9 du genre : &#8220;Am Stram Gram&#8221;, etc &#8212; version germanique et baryton &#8212;\u00a0\u00ab Ainsi a \u00e9t\u00e9 d\u00e9sign\u00e9 le gagnant.\u00bb.<\/p>\n<p>Le gagnant revint dans notre tranch\u00e9e le lendemain et le surlendemain ; il jouait en homme r\u00e9fl\u00e9chi, r\u00e9serv\u00e9, m\u00e9ticuleux ; on l&#8217;appr\u00e9ciait de plus en plus &#8230;<br \/>\nEn venant chez nous, il nous avait fait confiance. On ne pouvait pas, bien s\u00fbr, l&#8217;interroger ;\u00a0les sujets qui f\u00e2chent \u00e9taient nombreux et on ne pouvait pas lui poser des questions indiscr\u00e8tes. Pendant ces quelques jours, \u00e0 d\u00e9faut de conversation\u00a0 franco-allemande, notre trio de beloteurs, quand j&#8217;y pense, fit de grands efforts, au d\u00e9but,\u00a0 pour\u00a0 montrer \u00e0 notre invit\u00e9 qu&#8217;on l&#8217;appr\u00e9ciait ; ensuite pour \u00ab lui en mettre plein la vue, \u00bb comme des petits m\u00f4mes \u00e9patent leurs camarades \u00e0 la r\u00e9cr\u00e9 avec leurs\u00a0 billes de couleur&#8230;nous lui offrions \u00e0 table le foie gras, le p\u00e2t\u00e9 de li\u00e8vre,\u00a0 le pain blanc, le roquefort, le bon vin, les crottes en chocolat&#8212; que nous extrayions de colis envoy\u00e9s par nos proches. (Qu&#8217;en pensait-il ? je ne sais, il restait songeur, et m\u00eame semblait \u00e0 certains moments au bord des larmes.)\u00a0 Puis chez mes amis joueurs, \u00e0 ce d\u00e9sir d&#8217;\u00e9pater se m\u00eala un calcul\u00a0 qui se glissa comme un ver dans une pomme, un calcul l\u00e9g\u00e8rement machiav\u00e9lique : voyant que\u00a0 Dietrich faisait honneur aux merveilleux produits de nos terroirs, nous l&#8217;y\u00a0 encouragions&#8230;et\u00a0 nous souriions sous cape, en pensant qu&#8217;il raconterait ses m\u00e9morables festins \u00e0 ses copains de la tranch\u00e9e et surtout aux civils de l&#8217;arri\u00e8re, s&#8217;ils l&#8217;interrogeaient ; \u00e7a inciterait ces malheureux, abonn\u00e9s au pain caca et aux patates sans beurre, \u00e0 se r\u00e9volter,\u00a0ainsi nous h\u00e2terions la fin de la guerre. (Et qui sait ? Peut-\u00eatre avons-nous effectivement h\u00e2t\u00e9 la fin de la guerre ?)<\/p>\n<p>Seulement, nous, dans notre passion pour la belote, nous n&#8217;avons pas vu venir la temp\u00eate. Les pessimistes de la tranch\u00e9e avaient vu juste : l&#8217;initiative du 2\u00e8me classe D\u00e9sir\u00e9 aurait pu le mener tout droit avec nous, ses\u00a0\u00ab\u00a0complices\u00bb, \u00a0devant le Tribunal militaire &#8230;et au-del\u00e0&#8230; Perspective effrayante, pour qui conna\u00eet la r\u00e9pression des mutineries de 1917 et la phrase c\u00e9l\u00e8bre :\u00a0  \u00ab La\u00a0 justice militaire est \u00e0 la Justice ce que la musique militaire est \u00e0 la grande musique \u00bb.( Que Cl\u00e9menceau me pardonne , je le cite de m\u00e9moire&#8230;)<\/p>\n<p>Quelques pr\u00e9cisions : le lundi o\u00f9 D\u00e9sir\u00e9 nous amena Dietrich,\u00a0 R., notre capitaine dut nous quitter pour assister \u00e0 la ville la plus proche \u00e0\u00a0quelque \u00ab r\u00e9union d\u2019extr\u00eame importance ; \u00bb Il ne fut inform\u00e9 de notre incartade que trois jours plus tard ; et ce jour-l\u00e0, Dieu sait pourquoi, il revint \u00e0 notre tranch\u00e9e vers six heures de l&#8217;apr\u00e8s-midi,\u00a0alors que Dietrich venait de nous quitter. Notre capitaine R., \u00e0 la\u00a0 moustache fine et distingu\u00e9e, \u00e9tait\u00a0 habituellement souriant et accessible ; on disait de lui qu&#8217;il avait une bonne amie dans la charmante ville de +++++, mais ce soir-l\u00e0, \u00ab il ne rigolait pas.\u00bb S&#8217;adressant \u00e0 nous sur un ton\u00a0cinglant, il nous dit combien notre invitation\u00a0avait \u00e9t\u00e9 contraire au devoir, \u00e0 l&#8217;honneur et au respect d\u00fb \u00e0 nos morts.\u00bb\u00a0 Les trois beloteurs baiss\u00e8rent le nez. Et il ajouta :\u00ab Je veux\u00a0 bien, pour cette fois,\u00a0tout effacer ; mais \u00e0 l&#8217;avenir, je ne tol\u00e8rerai plus de manquements aussi graves.\u00bb<\/p>\n<p>Seulement lui-m\u00eame, en sortant de sa r\u00e9union en ville \u00e0 +++++, s&#8217;\u00e9tait quelque peu attard\u00e9 sous les ombrages du jardin public, (cela nous fut rapport\u00e9 peu apr\u00e8s,) puis il \u00e9tait venu nous rejoindre en fin d&#8217;apr\u00e8s-midi. C&#8217;est pourquoi\u00a0 il dut se dire que lui-m\u00eame n&#8217;\u00e9tait pas sans reproche et qu&#8217;en cas de jugement, des faits g\u00eanants pour lui risquaient d&#8217;\u00eatre r\u00e9v\u00e9l\u00e9s. Bon, on passe l&#8217;\u00e9ponge, l&#8217;incident est clos, pensait-il.<\/p>\n<p>Mais l&#8217;adjudant G avait quelques comptes \u00e0 r\u00e9gler avec notre capitaine. Ces temps derniers, nous n&#8217;avions pas vu notre adjudant, il devait, avec d&#8217;autres charpentiers, remettre en \u00e9tat un abri. L&#8217;id\u00e9e lui vint de r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 la presse, \u00e0 sa prochaine permission, cette \u00ab scandaleuse invitation adress\u00e9e \u00e0 des Boches \u00bb et le \u00ab laxisme \u00bb du capitaine R.&#8221; L&#8217;adjudant fit part de son projet \u00e0 un de ses copains; &#8220;seulement,\u00a0trois jours plus tard, son projet fut &#8220;explos\u00e9&#8221; par une grenade qui p\u00e9ta tout\u00a0pr\u00e8s de lui ; le malheureux fut tellement &#8220;sonn\u00e9&#8221; que les &#8220;r\u00e9v\u00e9lations&#8221;\u00a0qu&#8217;il fit \u00e0 des infirmi\u00e8res surmen\u00e9es parurent \u00e0 celles-ci compl\u00e8tement incoh\u00e9rentes. (Les hostilit\u00e9s venaient de reprendre dans notre secteur et\u00a0 \u00e7a canardait dur entre les deux\u00a0 tranch\u00e9es, comme si, chez les Fridolins aussi, les grad\u00e9s\u00a0voulaient r\u00e9agir contre ceux qui se laissaient s\u00e9duire par les r\u00e9ceptions chez l&#8217;ennemi. Il nous arriva\u00a0de penser \u00e0 Dietrich ; mais avec les combats,\u00a0on eut bient\u00f4t de tout autres soucis en t\u00eate.)<\/p>\n<p>Vous savez que la guerre d\u00e9vorait beaucoup d&#8217;hommes, que les officiers et les sous-officiers \u00e9taient les premiers vis\u00e9s et tu\u00e9s dans les combats ; voil\u00e0 pourquoi l&#8217;arm\u00e9e promut notre ami D\u00e9sir\u00e9 d&#8217;abord caporal, puis sergent ; depuis lors, jusqu&#8217;\u00e0 la fin des hostilit\u00e9s, D\u00e9sir\u00e9 fut pour nous\u00a0 le &#8220;sergent recruteur&#8221; :&#8221; Il est fortiche&#8221;, ajoutait-on, &#8220;il recrute m\u00eame chez l&#8217;ennemi! &#8221;<\/p>\n<p>+++++++++++<\/p>\n<p>Je ne peux pas penser \u00e0 notre invitation \u00e0 la belote sans la rapprocher de ce match de foot auquel des soldats british invit\u00e8rent des Allemands avec lesquels, peu de temps avant, ils s&#8217;entretuaient. Dans les deux cas, de jeunes hommes franchirent le no man&#8217;s land et dirent zut au r\u00e8glement, au point de \u00a0risquer le ch\u00e2timent r\u00e9serv\u00e9 aux tra\u00eetres. Dans les deux cas, c&#8217;est le besoin\u00a0 de jouer qui l&#8217;emporta, besoin tr\u00e8s fort chez des jeunes encore proches de l&#8217;adolescence. Comme ils ne jou\u00e8rent pas par id\u00e9alisme ni par amour du prochain, les acteurs de cette fraternisation \u00e9ph\u00e9m\u00e8re ne sont pas consid\u00e9r\u00e9s comme des h\u00e9ros &#8230;mais\u00a0leur acte cocasse frappe les imaginations. Certains verront en eux de menus cailloux sur la route qui m\u00e8nera \u00e0 la paix, le jour \u00e9voqu\u00e9\u00a0\u00a0par Isa\u00efe, o\u00f9 \u00ab les hommes forgeront des socs avec leurs \u00e9p\u00e9es et des faucilles avec leurs lances.&#8221;.<br \/>\nPour nous aujourd&#8217;hui, en ce centi\u00e8me anniversaire de 14-18, cette \u00e9norme effusion de sang accompagn\u00e9e de tant de souffrances fait figure de\u00a0 trag\u00e9die ; ce fut une sorte de guerre civile europ\u00e9enne qui, d&#8217;ailleurs, ne r\u00e9gla rien en profondeur,&#8212;aujourd&#8217;hui nous\u00a0sommes bien loin de l&#8217;exaltation nationaliste qui r\u00e9gnait\u00a0chez nous et \u00ab en face,\u00bb attis\u00e9e par de mauvais bergers. Et le regard que nous posons sur les rares penseurs qui essay\u00e8rent d&#8217;arr\u00eater la tuerie,\u00a0de Romain Rolland au pape Beno\u00eet XV,\u00a0(qu&#8217;un grand homme politique fran\u00e7ais,(1) habituellement mieux inspir\u00e9, traita de \u00ab pape boche \u00bb) est, Dieu merci, bien diff\u00e9rent de celui de nos a\u00efeux\u00a0! D\u00e8s lors,\u00a0 vous comprenez pourquoi je suis aujourd&#8217;hui\u00a0pour l&#8217;unit\u00e9 de l&#8217;Europe,\u00a0dans une f\u00e9d\u00e9ration de pr\u00e9f\u00e9rence, afin que\u00a0les nations de notre continent r\u00e8glent leurs diff\u00e9rents par la\u00a0n\u00e9gociation et non en s\u2019entretuant.<\/p>\n<p>L&#8217;Europe aura besoin d&#8217;une langue commune \u00e0 tous : je suis aussi\u00a0pour l&#8217;esp\u00e9ranto, en vue des \u00e9changes entre nationaux (la langue anglaise ne devrait pas tenir ce r\u00f4le, elle le tient aujourd&#8217;hui gr\u00e2ce \u00e0 l&#8217;usage du globish,\u00a0\u00a0ce qui revient \u00e0 accorder\u00a0 un privil\u00e8ge injuste aux\u00a0Anglo-Saxons dans tous les domaines ;\u00a0il n&#8217;y a pas de raison qu&#8217;il en soit ainsi, surtout maintenant en temps de Brexit.)<br \/>\nCela dit, la paix est une plante d\u00e9licate, il faut la soigner avec amour tout le temps .<\/p>\n<p>(1) Cl\u00e9menceau<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D&#8217;apr\u00e8s la lettre envoy\u00e9e par un poilu \u00e0 sa famille (et publi\u00e9e par sa petite ni\u00e8ce en d\u00e9cembre 2014 par le bulletin de l&#8217;\u00e9mission t\u00e9l\u00e9\u00a0 &#8220;Le Jour du Seigneur&#8221;) ++++++++++++++ \u00ab\u00a0 Apr\u00e8s la bataille de la Marne, le front s&#8217;\u00e9tait stabilis\u00e9, des tranch\u00e9es avaient \u00e9t\u00e9 creus\u00e9es, qui s&#8217;\u00e9tendaient de la Mer du nord aux abords &hellip; <a href=\"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/?page_id=318\" class=\"more-link\">Continue reading <span class=\"screen-reader-text\">D\u00e9sir\u00e9, sergent recruteur<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-318","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/318","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=318"}],"version-history":[{"count":90,"href":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/318\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2913,"href":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/318\/revisions\/2913"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=318"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}