{"id":2830,"date":"2022-07-14T12:43:13","date_gmt":"2022-07-14T12:43:13","guid":{"rendered":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/?page_id=2830"},"modified":"2023-08-23T10:25:16","modified_gmt":"2023-08-23T10:25:16","slug":"les-indiens-septieme-histoire-vraie","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/?page_id=2830","title":{"rendered":"Les Indiens 7\u00e8me histoire vraie"},"content":{"rendered":"<p>El\u00e8ve du Lyc\u00e9e de Gar\u00e7ons de Poitiers, je devais presque tous les jours m&#8217;y rendre \u00e0 pied pour 8h15; j&#8217;\u00e9tais privil\u00e9gi\u00e9 : il ne me fallait que 5 ou 6 minutes de marche ; je n&#8217;avais gu\u00e8re le choix de l&#8217;itin\u00e9raire ; je traversais en diagonale la Place d&#8217;Armes, centre de la ville o\u00f9 les Allemands avaient \u00e9tabli leurs Kommandantur; chaque jour, badaud comme je le suis encore, je ralentissais pour regarder le lever du drapeau des occupants. Ce rituel, quoique solennel, changeait en automates les trois soldats qui s&#8217;avan\u00e7aient de front, puis dans un ensemble impressionnant, faisaient trois pas de l&#8217;oie; apr\u00e8s quoi, halte ; ils d\u00e9ployaient l&#8217;\u00e9toffe o\u00f9 figurait en grand la Croix de Fer et la hissait sur le mat.<\/p>\n<p>Ces trois pas de l&#8217;oie, objet de rigolade pour les Fran\u00e7ais, \u00e9taient ex\u00e9cut\u00e9s avec le s\u00e9rieux qu&#8217;on doit reconna\u00eetre aux Germains ; de m\u00eame que leur mat\u00e9riel et leurs d\u00e9fil\u00e9s impeccables, leurs chansons de marche, leur tenue \u00e9voquaient le blitzkrieg et persuadaient beaucoup de gens qu&#8217;avec une telle organisation, l&#8217;arm\u00e9e allemande \u00e9tait invincible, comme l&#8217;affirmait leur propagande.<\/p>\n<p>Cependant, les ann\u00e9es passant, et surtout apr\u00e8s Stalingrad (d\u00e9but 43,) outre que cette arm\u00e9e c\u00e9dait du terrain sur presque tous les fronts, comment ne pas remarquer dans cette m\u00e9canique des signes d&#8217;usure et de d\u00e9clin ? Comment ne pas remarquer en particulier que l&#8217;on voyait de plus en plus dans nos rues des occupants aux cheveux grisonnants et plus rarement des jeunes ?<\/p>\n<p>Et puis on vit arriver \u00e0 Poitiers des &#8220;souris grises&#8221; (c&#8217;\u00e9tait la couleur de leur uniforme bien s\u00fbr) des jeunes auxiliaires f\u00e9minines, qui portaient la coiffe blanche des infirmi\u00e8res.<\/p>\n<p>Enfin, un an environ avant la Lib\u00e9ration, des nouveaux venus firent une apparition tr\u00e8s remarqu\u00e9e : des soldats dont beaucoup avaient une peau basan\u00e9e, plut\u00f4t grise que brune, des barbes tr\u00e8s noires, de m\u00eame que leurs cheveux et leurs sourcils ; je crois me rappeler, (je n&#8217;en suis pas s\u00fbr) qu&#8217;ils portaient un turban couleur sable, ce qui ne laissait gu\u00e8re de doute sur leur pays d&#8217;origine : l&#8217;Inde. On disait que,\u00a0 faits prisonniers en Libye, ils\u00a0 servaient de suppl\u00e9tifs. Cela &#8211;comme aussi plus tard le passage de russophones &#8211;ne manquait pas de provoquer des railleries : &#8220;Les Boches maintenant en sont \u00e0 racler leurs fonds de tiroirs.&#8221;<\/p>\n<p>Le hasard voulut que je ne vis pas l&#8217;entr\u00e9e des maquisards dans notre ville ; par contre, peu avant, j&#8217;observai d&#8217;un premier \u00e9tage une des derni\u00e8res colonnes allemandes remontant vers le Nord, avec des v\u00e9hicules qui allaient du vieux v\u00e9lo rouill\u00e9 au vieux tacot et au corbillard hippomobile , le tout recouvert de moult branchages ; avec ces camouflages v\u00e9g\u00e9taux , l&#8217;arm\u00e9e en retraite cherchait \u00e0 \u00e9chapper aux mitraillages des avions alli\u00e9s, offrant un spectacle d\u00e9risoire qui \u00e9voquait l&#8217;exode de Fran\u00e7ais en 1940 ; mais cette fois c&#8217;\u00e9tait &#8220;leur &#8220;tour.<\/p>\n<p>A signaler un incident qui, sans \u00eatre grave, joua sur les nerfs des Poitevins: alors que, sur la foi d&#8217;une rumeur, ils croyaient que la derni\u00e8re colonne allemande \u00e9tait pass\u00e9e, qu&#8217;ils \u00e9taient enfin lib\u00e9r\u00e9s, se r\u00e9jouissaient et pavoisaient, une nouvelle rumeur apporta le d\u00e9menti: &#8220;Non, non, une nouvelle colonne allemande approche, venant du Sud et va traverser notre ville, planquez les drapeaux!&#8221; Effectivement d&#8217;autres troupes pass\u00e8rent : la lib\u00e9ration fut retard\u00e9e de quelques heures.<\/p>\n<p>POITIERS LIBERE (5 sept. 1944)<\/p>\n<p>Du jour au lendemain, merveille ! on eut l&#8217;impression de respirer enfin et de pouvoir respirer librement : liesse populaire, drapeaux aux fen\u00eatres, sonneries de cloches, foule dans le centre-ville, d\u00e9fil\u00e9s des maquisards, etc\u00a0 Mais \u00e0 cette euphorie succ\u00e9daient des moments de gravit\u00e9 : de col\u00e8re et de haine . Les radios, le journal &#8220;Le Libre Poitou,&#8221; les histoires qui circulaient relataient des tortures, des atrocit\u00e9s, des d\u00e9couvertes macabres; on pensait aux morts, les dissensions politiques subsistaient, les p\u00e9nuries aussi &#8212;\u00a0 d&#8217;ailleurs les prisonniers fran\u00e7ais n&#8217;\u00e9taient pas rentr\u00e9s, la guerre continuait, surtout \u00e0 l&#8217;Est o\u00f9 les combats se rapprochaient de plus en plus de l&#8217;Allemagne et m\u00eame \u00e0 l&#8217;Ouest o\u00f9 des garnisons allemandes formaient encore quelques poches sur le littoral atlantique.<\/p>\n<p>Quelque temps apr\u00e8s la Lib\u00e9ration (\u00e0 quelle date exactement? Ce devait \u00eatre apr\u00e8s le 1er octobre, date traditionnelle de la rentr\u00e9e des classes,) alors que je m&#8217;appr\u00eatais \u00e0 partir au lyc\u00e9e pour les cours du matin, retentit dans le quartier le tac-tac-tac-tac d&#8217;une arme automatique (De tels coups de feu n&#8217;\u00e9taient pas tout \u00e0 fait inhabituels : c&#8217;\u00e9tait le temps o\u00f9, par ex., de jeunes maquisards dans le parc de Blossac s&#8217;amusaient \u00e0 tirer sur un vol d&#8217;oiseaux migrateurs.)<\/p>\n<p>Ce matin l\u00e0, une longue rafale, puis le silence. Je file \u00e0 la Place d&#8217;Armes; \u00e0 premi\u00e8re vue rien d&#8217;insolite ; puis j&#8217;aper\u00e7ois \u00e0 terre, sur mon trajet, des flaques rouges \u00e9parses . Rouge vif : du sang frais, \u00e7a ne faisait gu\u00e8re de doute . Je me souviens encore aujourd&#8217;hui d&#8217;avoir pris soin d&#8217;enjamber ces flaques et ailleurs d&#8217;avoir saut\u00e9 pour \u00e9viter de marcher dedans.<br \/>\nSur le moment le gamin de 16 ans que j&#8217;\u00e9tais ne s&#8217;\u00e9meut pas ; il n&#8217;a pas id\u00e9e de ce qui s&#8217;est pass\u00e9. Mais plus tard, au lyc\u00e9e, il apprend ceci : apr\u00e8s la retraite des Allemands , les Indiens s&#8217;\u00e9taient trouv\u00e9s livr\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames dans la campagne au nord de Poitiers ; et l\u00e0, dans plusieurs villages , ils avaient commis des forfaits, en particulier des viols . Sur ce, captur\u00e9s par des r\u00e9sistants , ils furent emmen\u00e9s \u00e0 Poitiers dans des camions b\u00e2ch\u00e9s . A leur arriv\u00e9e sur la Place d&#8217;Armes, on ne les fit m\u00eame pas descendre ; selon la rumeur qui circulait, un Noir, un Africain de grande taille, fut charg\u00e9 de pointer son fusil-mitrailleur vers les b\u00e2ches et de tirer dedans. D&#8217;o\u00f9 les grandes flaques de sang sur le sol . Je ne vis pas les camions ; j&#8217;imagine qu&#8217;ils venaient d&#8217;emporter les corps quand j&#8217;arrivai \u00e0 la Place d&#8217;Armes.<\/p>\n<p>Des questions que les citoyens lambda se pos\u00e8rent rest\u00e8rent sans r\u00e9ponse : Combien d&#8217;Indiens furent ainsi fusill\u00e9s ? Et pourquoi \u00e0 travers des b\u00e2ches ? Y avait-il un seul camion ou plusieurs ? Etait-ce un vrai tribunal qui avait prononc\u00e9 la sentence de mort ?\u00a0 Cela, c&#8217;est tr\u00e8s douteux ; car il r\u00e9gnait alors une belle pagaille ; l&#8217;autorit\u00e9 de l&#8217;Etat ne fut r\u00e9tablie que progressivement, tr\u00e8s lentement. Aussi ne serais-je pas \u00e9tonn\u00e9 d&#8217;apprendre que le ch\u00e2timent exp\u00e9ditif de ces violeurs fut d\u00e9cid\u00e9 par les r\u00e9sistants, ceux qui les avaient captur\u00e9s. Voil\u00e0, me direz-vous, qui a des relents de racisme ; certes, mais n&#8217;oubliez pas l&#8217;exasp\u00e9ration populaire contenue pendant des ann\u00e9es . N&#8217;oubliez pas non plus l&#8217;\u00e9nervement de ceux\u00a0 qui, se croyant lib\u00e9r\u00e9s , avaient commenc\u00e9 la f\u00eate, puis avaient d\u00fb pr\u00e9cipitamment planquer les drapeaux ! Oui, le peuple \u00e9tait en col\u00e8re apr\u00e8s ces quatre\u00a0 ann\u00e9es ; il n&#8217;allait pas faire de la dentelle ; il est fort probable que la plupart de nos concitoyens approuv\u00e8rent cette ex\u00e9cution sommaire . Comment expliquer autrement certains r\u00e8glements de comptes de cette \u00e9poque ; et quelques sc\u00e8nes bien moins dramatiques, il est vrai, dont je fus t\u00e9moin le 5 septembre sur la Place d&#8217;Armes : la tonte des femmes qui avaient accord\u00e9 leurs faveurs \u00e0 l&#8217;ennemi ; un homme frapp\u00e9 sur le sommet du cr\u00e2ne avec un parapluie &#8212; lequel se cassa d\u00e8s ce premier coup ; ou encore cette forte gifle administr\u00e9e \u00e0 un jeune soldat allemand en uniforme, sorti Dieu sait d&#8217;o\u00f9 &#8212; peut-\u00eatre d&#8217;une planque o\u00f9, d\u00e9serteur, il avait pass\u00e9 la nuit ? &#8212; apr\u00e8s quoi, voyant ce gamin au teint rose, sans arme, t\u00eate nue, le col ouvert, l&#8217;air h\u00e9b\u00e9t\u00e9, personne dans la foule ne l&#8217;inqui\u00e9ta plus.<\/p>\n<p>A quelque temps de l\u00e0, alors que s&#8217;effa\u00e7ait peu \u00e0 peu dans les esprits leur sort tragique, un professeur d&#8217;histoire et g\u00e9o nous parla de ces Indiens. Ils avaient servi en Libye dans l&#8217;arm\u00e9e britannique &#8211;on s&#8217;en doutait&#8211;Faits prisonniers par les Allemands , ils s&#8217;\u00e9taient vu proposer soit de rester derri\u00e8re des barbel\u00e9s d&#8217;un camp , soit de servir de suppl\u00e9tifs dans des services non-combattants de la\u00a0 Wehrmacht. Ils avaient cru faire le bon choix ; ils laiss\u00e8rent dans leur sillage des\u00a0 cartons qui montraient qu&#8217;une Croix-Rouge ne les oubliait pas ( les croyait prisonniers ? ) et leur exp\u00e9diait des douceurs (1) Je pense \u00e0 leurs familles, l\u00e0-bas, en Inde, qui durent les attendre en vain ; ce sont ces familles que je plains, plus que les violeurs.<\/p>\n<p>Aujourd&#8217;hui les Fran\u00e7ais &#8211;moi compris&#8211; seraient plus &#8220;regardants&#8221; quant au s\u00e9rieux et \u00e0 l&#8217;objectivit\u00e9 de l&#8217;enqu\u00eate et de leur proc\u00e8s, exigeraient qu&#8217;on \u00e9coute des t\u00e9moins et que les accus\u00e9s soient assist\u00e9s par des d\u00e9fenseurs. Mais souvenez-vous qu&#8217;\u00e0 cette \u00e9poque\u00a0 la France avait une forte fi\u00e8vre et que la pagaille r\u00e9gnait, que la guerre continuait de tuer et que la peine de mort figurait dans le Code civil. Les mentalit\u00e9s &#8211;et la justice&#8211; ont bien chang\u00e9 !<\/p>\n<p>(1) de m\u00eame que nous, jeunes Fran\u00e7ais, nos re\u00e7\u00fbmes au Lyc\u00e9e de Poitiers des biscuits vitamin\u00e9s envoy\u00e9s par des quakers am\u00e9ricains. Je me souviens d&#8217;une distribution m\u00e9thodique et \u00e9quitable, tandis qu&#8217;une autre fut en quelques secondes une foire d&#8217;empoigne dans toute sa brutalit\u00e9 .<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>El\u00e8ve du Lyc\u00e9e de Gar\u00e7ons de Poitiers, je devais presque tous les jours m&#8217;y rendre \u00e0 pied pour 8h15; j&#8217;\u00e9tais privil\u00e9gi\u00e9 : il ne me fallait que 5 ou 6 minutes de marche ; je n&#8217;avais gu\u00e8re le choix de l&#8217;itin\u00e9raire ; je traversais en diagonale la Place d&#8217;Armes, centre de la ville o\u00f9 les &hellip; <a href=\"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/?page_id=2830\" class=\"more-link\">Continue reading <span class=\"screen-reader-text\">Les Indiens 7\u00e8me histoire vraie<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-2830","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/2830","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2830"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/2830\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2978,"href":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/2830\/revisions\/2978"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2830"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}