{"id":2826,"date":"2022-07-14T12:40:25","date_gmt":"2022-07-14T12:40:25","guid":{"rendered":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/?page_id=2826"},"modified":"2022-12-24T15:52:27","modified_gmt":"2022-12-24T15:52:27","slug":"sur-la-ligne-de-demarcation-cinquieme-histoire-vraie","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/?page_id=2826","title":{"rendered":"Sur la ligne de d\u00e9marcation &#8211; 6\u00e8me histoire vraie"},"content":{"rendered":"<p>En juin 1941, une nouvelle affectation de mon p\u00e8re nous fit quitter Bordeaux pour Poitiers. Je passe sur plusieurs de ces sombres ann\u00e9es&#8230; Le 13 juin 1944, une semaine apr\u00e8s le d\u00e9barquement en Normandie, la Royal Air Force fit subir \u00e0 Poitiers un bombardement de nuit \u00abintense,\u00bb dixit la BBC. Ce fut terrifiant ; des bombes tomb\u00e8rent \u00e0 quelques dizaines de m\u00e8tres seulement de notre maison ; notre cave vo\u00fbt\u00e9e nous inspirait confiance, mais la crainte d\u2019y \u00eatre ensevelis sous les d\u00e9combres de la maison nous hantait.\u00a0Les principaux objectifs vis\u00e9s \u2014et tr\u00e8s mis \u00e0 mal\u2014 \u00e9taient la gare SNCF et les voies ferr\u00e9es. Dans les jours qui suivirent, explosions de bombes (que l\u2019on disait &#8220;\u00e0 retardement,\u201d)\u00a0 tas de d\u00e9combres, nuages de poussi\u00e8re, spectacle de brancards ensanglant\u00e9s&#8230; Mes parents, trouvant leurs trois jeunes enfants an\u00e9mi\u00e9s et voulant les soustraire \u00e0 de nouvelles \u00e9preuves, les emmen\u00e8rent \u00e0 Bignoux, \u00e0 11 km \u00e0 l\u2019E de Poitiers, \u00e0 la lisi\u00e8re de la for\u00eat de Mouli\u00e8re.<\/p>\n<p>C\u2019est l\u00e0 que l\u2019auteur de ces lignes, alors \u00e2g\u00e9 de 16 ans, ainsi que ses deux soeurs, fut h\u00e9berg\u00e9 par M.et Mme Arnault, dans une villa situ\u00e9e un peu en dehors du village ;\u00a0nous y avions d\u00e9j\u00e0 s\u00e9journ\u00e9 bri\u00e8vement en 1941.\u00a0 L\u2018\u00e2ge de nos h\u00f4tes ? la cinquantaine. Lui, qui avait combattu en 1914-18 aux Dardanelles, \u00e9tait \u00e0 mi-chemin entre le monde des commer\u00e7ants et celui des paysans qu\u2019il rencontrait chaque jour, \u00e9conome de ses paroles et pratiquant un humour discret. Son \u00e9pouse, elle, \u00e9tait cultiv\u00e9e et fine ; son p\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 \u00abpiqueux\u00bb au service du pr\u00e9tendant au tr\u00f4ne de France ; il y avait dans la maison des chiens, des trompes de chasse, des livres, un phonographe, une atmosph\u00e8re chaleureuse et les senteurs de la for\u00eat. Mme Arnault \u00e9tait tr\u00e8s souriante et affable. Une fois seulement je l\u2019entendis se plaindre de gens d\u00e9sagr\u00e9ables.\u00a0Elle se montra toujours bienveillante \u00e0 mon \u00e9gard : un jour, elle m\u2019avait demand\u00e9 de gonfler mod\u00e9r\u00e9ment un pneu de sa bicyclette, au lieu de quoi je le gonflai trop, de sorte qu\u2019il \u00e9clata ; au lieu de me faire des reproches (les chambres \u00e0 air \u00e9taient difficiles \u00e0 trouver,)\u00a0 elle dit en souriant : \u00ab Voil\u00e0 qui m\u2019obligera \u00e0 marcher, \u00e7a me fera le plus grand bien.\u00bb Elle \u00e9tait un peu forte mais se d\u00e9pla\u00e7ait \u00e0 v\u00e9lo : infirmi\u00e8re et chr\u00e9tienne, elle \u00e9tait la providence de tous dans son village, comme avec les pensionnaires de sa maison : une sainte femme.\u00a0D\u00e9tail mat\u00e9riel : elle cuisinait tr\u00e8s bien, au beurre (denr\u00e9e rationn\u00e9e et rare, mais pas dans cette campagne.)\u00a0 Peut-\u00eatre pensait-elle comme mon \u00e9pouse que bien cuisiner, c\u2019est montrer \u00e0 ses proches qu\u2019on les aime ?<\/p>\n<p>L\u2019image que je conserve d\u2019elle date du temps de la ligne de d\u00e9marcation en 1941 : je la revois, traversant sa cour sous la fen\u00eatre de la salle o\u00f9 nous \u00e9tions, emportant un grand plat de rago\u00fbt fumant en direction de la for\u00eat -\u2014 j\u2019appris un peu plus tard par ma s\u0153ur a\u00een\u00e9e que, ce jour-l\u00e0, Mme Arnaud ravitaillait des aviateurs anglais et des r\u00e9sistants cach\u00e9s dans la grange au fond de la cour et pr\u00eats \u00e0 s\u2019enfuir dans la for\u00eat en cas d\u2019alerte. (Ils avaient de la chance dans leur malheur d\u2018\u00eatre tomb\u00e9s chez une cuisini\u00e8re pareille !)<\/p>\n<p>Je remarquai dans la maison des Arnault quelques allers et venues ; entre autres, de deux amies de Mme Arnault, deux s\u0153urs d\u2018\u00e2ge respectable, les demoiselles de Razilly ; elles venaient d\u2019un ch\u00e2teau non loin de l\u00e0.\u00a0Le dictionnaire me dit qu\u2019au 17\u00e8me si\u00e8cle se distingu\u00e8rent un Fran\u00e7ois de Razilly, g\u00e9n\u00e9ral, et un Isaac de Razilly, son fr\u00e8re,\u00a0conseiller \u00e9cout\u00e9 du cardinal de Richelieu,\u00a0nomm\u00e9 gouverneur d\u2019 Acadie au Canada, o\u00f9 il implanta des colons.\u00a0Il sera question plus loin de ces deux demoiselles.<\/p>\n<p>Monsieur Arnaud,\u00a0 comme Ma\u00eetre Jacques,\u00a0 avait deux m\u00e9tiers pour lesquels son cheval de trait \u00e9tait pr\u00e9cieux : laitier le matin et cultivateur l\u2019apr\u00e8s-midi &#8230; mais en r\u00e9alit\u00e9, outre que sa tourn\u00e9e du matin n\u2018\u00e9tait pas de tout repos,\u00a0 M.Arnault aimait bien se changer les id\u00e9es dans la for\u00eat, disons qu\u2019il y compl\u00e9tait sa ration officielle de viande, (tout en pestant contre les\u00a0\u00a0\u00ab Boches\u00a0\u00bb qui chassaient eux aussi, mais du gros gibier et avec des armes \u00e0 feu.)<\/p>\n<p>Il \u00e9tait jeune d\u2019esprit ; il pratiquait les jeux de mots ; et c\u2019est de lui que j\u2019ai appris une chansonnette\u00a0 \u00ab J\u2019en ai marre, j\u2019en ai marre, j\u2019en ai marre d\u2018\u00eatre leur larbin. \u00bb<\/p>\n<p>Il utilisait un fourgon mont\u00e9 sur pneus que tirait son cheval :\u00a0le lait \u00e9tait conserv\u00e9 dans un \u201ccaisson\u201d en m\u00e9tal clos et obscur.\u00a0Il commen\u00e7ait sa collecte \u00e0 Bignoux t\u00f4t le matin, allait de ferme en ferme\u00a0 et achevait sa tourn\u00e9e en fin de matin\u00e9e \u00e0 Chauvigny o\u00f9 un pont enjambe la Vienne. Cette belle rivi\u00e8re coule du S vers le N,\u00a0 ce qui lui valut d\u2018\u00eatre choisie par l\u2019occupant comme \u00ab fronti\u00e8re \u00bb sur des kilom\u00e8tres entre la\u00a0 \u00abzone occup\u00e9e\u00bb et la \u00abzone non occup\u00e9e,\u00bb\u00a0 qu&#8217;on appelait aussi\u00a0 \u00ab zone libre.\u00bb<\/p>\n<p>M. Arnault allait livrer le lait de sa tourn\u00e9e \u00e0 la laiterie de Chauvigny en \u00abzone libre,\u00bb puis revenait \u00e0 vide en zone occup\u00e9e.\u00a0Chaque jour, il franchissait le pont sur la Vienne pour entrer en zone \u00ab libre\u00a0\u00bb ;\u00a0il savait qu\u2018\u00e0 la barri\u00e8re de \u00ab douane \u00bb sur le pont, il devait faire halte et qu\u2019un des Allemands en uniforme et arm\u00e9s, en faction \u00e0 cet endroit, lui ordonnerait d\u2019ouvrir son fourgon pour en inspecter le contenu.<\/p>\n<p>Comme M.Arnault se pr\u00e9sentait l\u00e0 chaque jour avec son v\u00e9hicule et que sa t\u00eate inspirait confiance,\u00a0 cela devint une routine ; l\u2019inspection \u00e9tait toujours men\u00e9e par les m\u00eames Allemands, en particulier par un douanier qui parlait fran\u00e7ais et qui devait n\u2018\u00eatre ni un foudre de guerre ni un nazi enrag\u00e9 \u2014 M.Arnault bient\u00f4t jugea que c\u2018\u00e9tait un brave type ; au bout d\u2019un certain temps, le brave type relevait la barri\u00e8re d\u00e8s qu\u2019il voyait approcher la voiture, il n\u2019en demandait plus l\u2019ouverture. Alors chez les Arnault germa l\u2019id\u00e9e d\u2019h\u00e9berger puis de transporter des gens qui voulaient passer en zone libre ; le fourgon permettant de cacher un ou deux passagers \u00e0 chaque voyage, (\u00e9motion garantie dans le noir ; M. Arnaud devait ma\u00eetriser ses nerfs lui aussi&#8230;. mais \u00e0 chaque passage ! )<\/p>\n<p>Apr\u00e8s sa livraison \u00e0 la laiterie, ayant fini son travail de la matin\u00e9e, il s\u2019accordait une pause-d\u00e9tente avant de rentrer chez lui : il allait s\u2019asseoir dans un caf\u00e9 et y buvait un verre ; l\u00e0 il retrouvait souvent le brave type et bavardait avec lui de choses et d\u2019autres.<\/p>\n<p>Un jour, me raconta M. Arnaud, l\u2019Allemand le regarda dans les yeux et lui dit : \u00ab Demain votre fourgon sera inspect\u00e9.\u00bb\u00a0 M. Arnaud ne se le fit pas dire deux fois ; effectivement, le lendemain, arriv\u00e9 \u00e0 la barri\u00e8re, il dut descendre de son si\u00e8ge car un nouveau venu, un grad\u00e9, lui fit un signe et lui enjoignit d\u2019ouvrir son v\u00e9hicule : seuls les gros bidons de lait \u00e9taient l\u00e0,\u00a0 sagement rang\u00e9s .<\/p>\n<p>Voil\u00e0 l\u2019aventure telle qu\u2019elle me fut racont\u00e9e par M. Arnaud en 1944. A cette date, la ligne de d\u00e9marcation n\u2019existait plus : la Wehrmacht avait occup\u00e9 la zone \u00ab libre \u00bb en riposte au d\u00e9barquement alli\u00e9 en Afrique du Nord : la ligne n\u2019avait dur\u00e9 que de juin 40 \u00e0 novembre 42\u00a0 (Quant au brave type, Dieu sait vers quel destin il \u00e9tait parti ?)<\/p>\n<p>Il ne faudrait pas conclure de ce cas isol\u00e9 que les choses se passaient toujours aussi bien sous l\u2019Occupation et avec des occupants si sympathiques ! Il y eut aussi des drames et des morts.<\/p>\n<p>Quand on a seize ans , on ne pense pas \u00e0 l\u2019argent : j\u2019ai lu, bien apr\u00e8s la guerre mondiale, le livre d\u2019Eric Alary \u00abLa Ligne de d\u00e9marcation \u00bb ;\u00a0 l\u2019auteur a essay\u00e9 de retrouver dans des documents combien les passeurs faisaient payer aux gens qu\u2019ils passaient ; cela devait varier consid\u00e9rablement de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, de m\u00eame que le service rendu ; il y eut chez les passeurs des gens admirables, il y eut aussi des profiteurs et des salauds. Je suis incapable de vous dire quel \u00e9tait le \u00ab salaire de la peur \u00bb chez les Arnault, si tant est qu\u2019il y en ait eu un .<\/p>\n<p>M. et Mme Arnault eurent la chance de ne pas \u00eatre d\u00e9nonc\u00e9s ni pris ; la cachette au dessus de leur grange ne fut pas fouill\u00e9e par les occupants, (il s\u2019en fallut de peu en 44 quand la Wehrmacht fit irruption dans le village que le maquis venait de quitter en retournant dans la for\u00eat ; il y avait alors beaucoup d\u2018\u00e9lectricit\u00e9 dans l\u2019air.)<\/p>\n<p>Ma famille fut tr\u00e8s triste d\u2019apprendre la mort de Mme Arnault quelques ann\u00e9es apr\u00e8s la guerre (en 49 \ud83d\ude09\u00a0 nous fumes tristes aussi de voir que beaucoup de r\u00e9sistants de la onzi\u00e8me heure se vant\u00e8rent de leurs hauts faits.\u00a0 M et Mme Arnault, eux, n\u2018\u00e9taient pas du genre \u00e0 se vanter ;\u00a0il y eut bien quelques hommages officiels en l\u2019honneur des r\u00e9sistants ; mais aucune m\u00e9daille ne leur fut remise &#8230;et Mme Arnault \u00e9tant morte \u00ab trop t\u00f4t,\u00bb\u00a0 ils ne furent pas non plus d\u00e9cor\u00e9s pour leur aide \u00e0 la cause des Alli\u00e9s comme le furent en 61 les demoiselles de Razilly par la Reine d\u2019Angleterre en personne. Mais qu\u2019importe, aurait dit en souriant Mme Arnault, c\u2019est au Ciel que la vraie Justice sera rendue .<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En juin 1941, une nouvelle affectation de mon p\u00e8re nous fit quitter Bordeaux pour Poitiers. Je passe sur plusieurs de ces sombres ann\u00e9es&#8230; Le 13 juin 1944, une semaine apr\u00e8s le d\u00e9barquement en Normandie, la Royal Air Force fit subir \u00e0 Poitiers un bombardement de nuit \u00abintense,\u00bb dixit la BBC. 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