{"id":2822,"date":"2022-07-14T12:31:45","date_gmt":"2022-07-14T12:31:45","guid":{"rendered":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/?page_id=2822"},"modified":"2022-09-30T09:27:11","modified_gmt":"2022-09-30T09:27:11","slug":"un-onze-novembre-peu-banal-seconde-histoire-vraie","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/?page_id=2822","title":{"rendered":"Un onze novembre peu banal &#8211; 2\u00e8me histoire vraie"},"content":{"rendered":"<p>A Bordeaux, en juin 40, au moment de la d\u00e9b\u00e2cle, chacun bien s\u00fbr essayait de recueillir des nouvelles ; mes parents achetaient &#8220;La Petite Gironde,&#8221; mais surtout nous \u00e9coutions la radio &#8211;les radios&#8211;gr\u00e2ce \u00e0 un poste acquis peu avant la guerre. Le hasard voulut que notre famille n&#8217;\u00e9couta pas l&#8217;appel du g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle le 18 juin mais seulement quelques jours plus tard ; ce fut comme une br\u00e8ve aurore, riche d&#8217;esp\u00e9rance, mais bient\u00f4t suivie de t\u00e9n\u00e8bres et de d\u00e9couragement, m\u00eame pour le gamin d&#8217;onze ans que j&#8217;\u00e9tais. Mais cela devint une habitude chez nous d&#8217;\u00e9couter la B.B.C. tous les jours. Il est probable qu&#8217;il en fut de m\u00eame dans beaucoup de foyers. M\u00eame les occupants allemands, disait-on, \u00e9coutaient Londres; ils durent l&#8217;\u00e9couter encore plus en 1941, quand leur grande crainte fut d&#8217;\u00eatre envoy\u00e9s de ce pays de cocagne qu&#8217;\u00e9tait la France au front de l&#8217;Est ; sans doute se rendaient-ils compte que la B.B.C. \u00e9tait beaucoup plus objective et plus fiable que leurs propres radios. Songez que la B.B.C. nous annon\u00e7ait parfois avec franchise :&#8221;Ce soir, les nouvelles sont mauvaises&#8221;. C&#8217;est surtout gr\u00e2ce \u00e0 ses \u00e9missions que la France assomm\u00e9e et d\u00e9courag\u00e9e reprit peu \u00e0 peu espoir. Certes, on \u00e9coutait aussi Radio Paris, qui exprimait le point de vue officiel, exaltant de fa\u00e7on dithyrambique la grandeur du Mar\u00e9chal &#8220;qui avait sauv\u00e9 la France en 17 et de nouveau en 40 , \u00e9pargnant \u00e0 la France un d\u00e9sastre total, et l&#8217;appelant maintenant \u00e0 la &#8220;R\u00e9volution Nationale&#8221;. Mais \u00e0 mesure que les mois passaient, que l&#8217;occupation se faisait plus oppressante, que Vichy vantait la collaboration, que la vie quotidienne empirait &#8211;nombre de denr\u00e9es se rar\u00e9fiaient, &#8211;ce discours passa de moins en moins. Bordeaux \u00e9tait occup\u00e9 par les Allemands, mais y apparurent aussi en 40 des Italiens: des \u00e9quipages de sous-marins (?) Je les revois encore, en uniformes blancs, posant pour la photo au pied de la colonne des Girondins. On les d\u00e9testa alors encore plus que les Boches, l&#8217;Italie de Mussolini nous ayant &#8220;poignard\u00e9s dans le dos&#8221; alors que la d\u00e9faite \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 consomm\u00e9e.<\/p>\n<p>Quelques jours avant le Onze Novembre 1940, le Service fran\u00e7ais de la B.B.C. donna \u00e0 nos concitoyens une consigne : se rassembler ce jour-l\u00e0 sur la place principale de leur ville (\u00e0 une heure de l&#8217;apr\u00e8s-midi dont je ne souviens pas.) Il \u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9 que ce rassemblement patriotique devait \u00eatre silencieux. Nous voil\u00e0 donc partis, les quatre enfants sous la houlette de notre m\u00e8re,(notre p\u00e8re, lui, travaillait hors du d\u00e9partement.) Je nous revois encore, sur les marches du Grand Th\u00e9\u00e2tre, au milieu d&#8217;une foule imposante qui \u00e9tait de bonne humeur, le beau temps aidant. Nous \u00e9tions aux premi\u00e8res loges et dominions la situation, c&#8217;\u00e9tait impeccable. Les gens autour de nous se parlaient calmement &#8211;demander \u00e0 des Fran\u00e7ais de rester silencieux, ce n&#8217;\u00e9tait pas tr\u00e8s r\u00e9aliste. &#8230; Devant nous, la place, avec en son centre, un m\u00e2t auquel flottait le drapeau allemand ; et, en arri\u00e8re-plan l&#8217;h\u00f4tel chic qui devait abriter le gratin de la Wehrmacht&#8211;la Kommandantur ? Sur ce, une heure ayant sonn\u00e9 , nous e\u00fbmes droit \u00e0 un spectacle habituellement r\u00e9serv\u00e9 aux habitants du centre ville : trois soldats s&#8217;avanc\u00e8rent et, tout \u00e0 coup, arrivant pr\u00e8s du m\u00e2t, les voil\u00e0 qui se mettent sur quelques m\u00e8tres <em>\u00e0 marcher au pas de l&#8217;oie<\/em>. Si les occupants avaient cherch\u00e9 une attraction pour nous faire rigoler, ils n&#8217;auraient pas trouv\u00e9 mieux ! Un immense \u00e9clat de rire se fit entendre dans la foule, devant ce sp\u00e9cimen de la culture germanique . Peu apr\u00e8s, les trois automates en vert de gris ayant emport\u00e9 le drapeau, l&#8217;assistance se dispersa, le sourire aux l\u00e8vres en repensant au spectacle; on dit parfois que le rire est tr\u00e8s bon pour la sant\u00e9; eh bien, c&#8217;\u00e9tait le cas. Le traumatisme laiss\u00e9 par la d\u00e9faite avait \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9 un instant dans cette petite revanche &#8211;mais par del\u00e0 l&#8217;aspect &#8220;pied de nez&#8221; aux occupants, le gosse que j&#8217;\u00e9tais, comme la foule, fut sensible \u00e0 l&#8217;importance de ce rassemblement ; isol\u00e9s jusque l\u00e0, les auditeurs de la B.B.C., avaient maintenant une id\u00e9e de leur nombre et de leur force.<\/p>\n<p>A la m\u00eame \u00e9poque, il me fut donn\u00e9 , quand j&#8217;allais au Lyc\u00e9e Michel Montaigne, d&#8217;assister \u00e0 des d\u00e9fil\u00e9s: certains de ceux-ci \u00e9taient assez ostentatoires : les soldats allemands marchaient impeccablement, derri\u00e8re un orchestre et une hampe d&#8217;o\u00f9 pendait une queue de cheval entour\u00e9e (sauf erreur) de pendeloques en m\u00e9tal. Leurs pas frappaient le pav\u00e9 bordelais bruyamment, suivant le rythme des chansons qu&#8217;ils chantaient \u00e0 tue-t\u00eate. J&#8217;ai longtemps gard\u00e9 en m\u00e9moire quelques paroles : &#8220;a\u00efli, a\u00eflo&#8221;, puis une pause, puis venait une sorte de d\u00e9gringolade vocale qui m&#8217;amusait. Bon, la musique, passe, &#8211;d&#8217;ailleurs les chants des parachutistes allemands ont \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9s plus tard par les paras fran\u00e7ais &#8212; mais ce qui paraissait tr\u00e8s germanique et lourdingue et mettait les Fran\u00e7ais tr\u00e8s mal \u00e0 l&#8217;aise, c&#8217;\u00e9tait la hampe et sa queue de cheval qui faisait penser \u00e0 un rituel pa\u00efen, tr\u00e8s ancien, tr\u00e8s barbare. Une impression de force brutale coupl\u00e9e \u00e0 une discipline de fer se d\u00e9gageait de l&#8217;ensemble &#8211;(&#8220;l&#8217;invincibilit\u00e9 de la Wehrmacht&#8221;: la propagande nazie r\u00e9p\u00e9tait aux soldats allemands qu&#8217;ils \u00e9taient les meilleurs&#8211;) Le pas de l&#8217;oie nous avait paru ridicule, le d\u00e9fil\u00e9 derri\u00e8re la queue de cheval, non !<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A Bordeaux, en juin 40, au moment de la d\u00e9b\u00e2cle, chacun bien s\u00fbr essayait de recueillir des nouvelles ; mes parents achetaient &#8220;La Petite Gironde,&#8221; mais surtout nous \u00e9coutions la radio &#8211;les radios&#8211;gr\u00e2ce \u00e0 un poste acquis peu avant la guerre. 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