{"id":1091,"date":"2018-07-11T17:08:49","date_gmt":"2018-07-11T17:08:49","guid":{"rendered":"http:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/?page_id=1091"},"modified":"2023-08-14T16:43:31","modified_gmt":"2023-08-14T16:43:31","slug":"tu-seras-pendu","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/?page_id=1091","title":{"rendered":"Toi, tu seras pendu !"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"font-size: 12pt;\"> Je retrouve une photo prise en 1946 mais bien conserv\u00e9e. On y voit un copain et moi, d\u00e9tendus et souriants, marchant c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, dans une rue bien connue des Poitevins, la rue Gambetta. Dans le Poitiers de 1946, \u00ab faire la rue Gambett \u00bb \u00e9tait pour les \u00e9tudiants la distraction n\u00b01, qui avait le m\u00e9rite d&#8217;\u00eatre gratuite (A vrai dire, il n&#8217;y avait pas beaucoup d&#8217;autres distractions.) Partant de la Place d&#8217;Armes, face \u00e0 l&#8217;H\u00f4tel de Ville, on se dirigeait vers la rue des Cordeliers, et de l\u00e0 vers la place de N.D. la Grande, belle \u00e9glise romane, dont la fa\u00e7ade \u00e9tait encore prot\u00e9g\u00e9e par des sacs de sable. Apr\u00e8s quoi on reprenait la rue Gambett&#8217; en sens inverse; parfois on \u00e9tait deux, parfois plus, l&#8217;effectif variait : en chemin, certains se joignaient au petit groupe, d&#8217;autres le quittaient, quand un ou plusieurs courageux nous annon\u00e7aient qu&#8217;ils \u00ab retournaient chez eux bosser.\u00bb On discutait de tout ce qui fait la vie des \u00e9tudiants : les cours, les profs, les examens, les conf\u00e9rences publiques (qui attiraient beaucoup de monde,) les nouvelles locales, l&#8217;actualit\u00e9 nationale et internationale, celle-ci assez charg\u00e9e maintenant que la guerre froide et le rideau de fer rempla\u00e7aient \u00ab la guerre, la vraie.\u00bb\u00a0\u00a0<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">En France, les communistes du P.C.F., les socialistes de la S.F.I.O. et les centristes chr\u00e9tiens du M.R.P. sortaient des \u00e9lections \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 \u00e9galit\u00e9. Mais le Parti Communiste Fran\u00e7ais, par son journal\u00a0 \u00a0\u00abL&#8217;Humanit\u00e9,\u00bb\u00a0 le dynamisme de ses militants et le nombre de ses \u00ab compagnons de route \u00bb semble \u00eatre alors dans une phase ascendante &#8230;et irr\u00e9sistible ; il se proclame le premier Parti de France, le Parti de la R\u00e9sistance et des fusill\u00e9s, le Parti des patriotes, le Parti des travailleurs et de la justice sociale, etc ; et il est le fr\u00e8re du grand parti marxiste-l\u00e9niniste qui gouverne l&#8217;Union Sovi\u00e9tique sous la conduite du \u00abg\u00e9nial\u00bb Staline. Le P.C.F. annonce qu&#8217;il parviendra au pouvoir avec l&#8217;aide des forces \u00abprogressistes\u00bb par des moyens l\u00e9gaux &#8211;les \u00e9lections&#8211;; mais beaucoup de Fran\u00e7ais se m\u00e9fient et le voient plut\u00f4t install\u00e9 par un \u00ab coup \u00bb venu de l&#8217;ext\u00e9rieur (comme \u00e0 Prague,) qui sait ? apr\u00e8s un d\u00e9ferlement des blind\u00e9s sovi\u00e9tiques sur l&#8217;Europe occidentale &#8230; Toutefois on n&#8217;en est pas l\u00e0, vu la formidable puissance de l&#8217;Am\u00e9rique .<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\">La photo de 1946 dont je vous ai parl\u00e9 montre seulement deux personnes, mon copain et moi ; si elle avait \u00e9t\u00e9 prise quelques instants plus tard, elle montrerait un troisi\u00e8me personnage qui se joignit \u00e0 nous. Le visage du nouveau-venu, &#8211;appelons-le T&#8211; me frappa tout de suite par son \u00e9tranget\u00e9 : non pas qu&#8217;il f\u00fbt laid, mais son regard \u00e9tait froid, presque impassible ; ses yeux \u00e9taient au ras du visage, au lieu d&#8217;\u00eatre en retrait dans des orbites ; en l&#8217;observant, je ne pus m&#8217;emp\u00eacher de penser \u00e0 des yeux de poisson ; curieux, non ?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\">Nous continu\u00e2mes la conversation pr\u00e9c\u00e9dente sur les archa\u00efsmes de l&#8217;agriculture fran\u00e7aise et les mutations qui s&#8217;imposaient : ce sujet \u00e9tant li\u00e9 \u00e0 la bouffe, beaucoup de gens en discutaient et pas seulement les journalistes, car les restrictions alimentaires se poursuivaient, \u00abtout comme au temps de l&#8217;Occupation,\u00bb affirmaient les mauvaises langues, de sorte que m\u00eame des \u00e9trangers au monde de l&#8217;agriculture \u00e9taient sensibilis\u00e9s \u00e0 ce sujet.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\">T. entra dans la discussion. Il nous dit, avec beaucoup d&#8217;assurance que la campagne morcel\u00e9e en parcelles minuscules et entour\u00e9es de haies devait dispara\u00eetre, qu&#8217;\u00e0 sa place on cr\u00e9erait des champs s&#8217;\u00e9tendant \u00e0 perte de vue, que l&#8217;usage des bulldozers, des tracteurs et des charrues multisocs permettrait d&#8217;effacer tous les obstacles : les haies, les cl\u00f4tures, les sentiers, les foss\u00e9s,\u00a0 ainsi que\u00a0 certains bois, certains pacages, certains b\u00e2timents. Le but de ce traitement de choc \u00e9tant de produire plus\u00a0 &#8212; PRODUIRE, la grande cause nationale &#8212;<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\">Chose \u00e9trange, tout le temps que cet \u00e9tudiant nous parla, j&#8217;avais pr\u00e9sent \u00e0 l&#8217;esprit un coin de campagne proche de Poitiers, un vallon en forme de grand berceau tr\u00e8s vert aux pentes douces, avec des parcelles encloses de haies ; j&#8217;avais \u00e9t\u00e9 sensible \u00e0 son charme au temps de l&#8217;Occupation chaque fois que, sur ma bicyclette d&#8217;ado, je parcourais quelques dizaines de km pour aller dans des fermes \u00ab au ravitaillement \u00bb \u00a0.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\">Dans le discours de T, je reconnus d&#8217;abord des critiques\u00a0 disons : \u00ab classiques,\u00bb puis je me sentis de plus en plus en d\u00e9saccord avec ses propos. Mon gros bon sens (paysan?) se h\u00e9rissait devant tant de d\u00e9mesure. A cette \u00e9poque, le mot-m\u00eame d&#8217;\u00ab \u00e9cologie \u00bb \u00e9tait inconnu, mais je crois que je formulai\u00a0 des objections \u00e9colo avant la lettre. Remembrer pour cr\u00e9er de vastes champs, oui ; mais je dis \u00e0 T. que vouloir supprimer des haies, des foss\u00e9s, des sentiers, des bosquets, etc, de fa\u00e7on syst\u00e9matique me paraissait tr\u00e8s excessif, que les creux des vallons se rempliraient d&#8217;eau avec les pluies du printemps, ce qui ferait pourrir les semences, que les vents et les gel\u00e9es feraient plus de d\u00e9g\u00e2ts dans ces vastes champs ; enfin, que chaque r\u00e9gion de France avait son individualit\u00e9 : le Poitou par ex. ne devait pas \u00eatre trait\u00e9 comme la Beauce, etc, etc. Je ne me souviens pas de tout ce que je dis ce jour-l\u00e0 avec quelque vivacit\u00e9. Et c&#8217;est alors que ce gar\u00e7on r\u00e9pliqua en \u00e9levant \u00e0 peine la voix et en d\u00e9tachant les mots : \u00ab <em>Toi, tu seras pendu<\/em> !\u00bb. Et\u00a0 il ajouta entre ses dents quelques mots o\u00f9\u00a0je compris : \u00ab lorsque nous serons au pouvoir.\u00bb<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 12pt;\">En entendant ces paroles, je ne m&#8217;\u00e9mus pas, (mes r\u00e9flexes, je dois l&#8217;avouer, sont assez lents ;\u00a0 on m&#8217;a souvent sorti des amabilit\u00e9s telles que\u00a0 \u00ab\u00a0 Tu n&#8217;est pas de ceux qui d\u00e9gainent plus vite que leur ombre,\u00bb)\u00a0 Je ne r\u00e9pondis pas sur le m\u00eame ton, pas plus que je ne lui \u00ab volais dans les plumes \u00bb ; de l&#8217;ironie, pas davantage ; non, je haussai les \u00e9paules. C&#8217;est seulement plus tard, en mesurant la gravit\u00e9 de ses propos, que je me dis : \u00ab cette face de poisson n&#8217;est peut-\u00eatre qu&#8217;un pauvre c..\u00bb <\/span>mais aussi un fanatique.<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\">Je ne jugeai pas ses paroles exactement sous l&#8217;angle de la morale, pas plus que du droit, bien qu&#8217;il y ait eu menace de mort ; j&#8217;\u00e9tais surtout choqu\u00e9 parce qu&#8217;une loi non \u00e9crite avait \u00e9t\u00e9 viol\u00e9e : la rue Gambetta, depuis bien des lunes sans doute, \u00e9tait pour les \u00e9tudiants un espace de libre expression et de divertissement ; c&#8217;\u00e9tait aussi, <\/span><span style=\"font-size: 16px;\">(des adultes nous le disaient, et plus tard je m&#8217;en suis\u00a0 rendu compte,)\u00a0un lieu de discussions libres,<\/span><span style=\"font-size: 16px;\">\u00a0<\/span><span style=\"font-size: 16px;\">enrichissantes et formatrices\u00a0<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">; j&#8217;aimais bien marcher dans la rue &#8220;Gambett'&#8221;, rue presque pi\u00e9tonni\u00e8re, j&#8217;en aimais beaucoup l&#8217;esprit d\u00e9tendu, convivial, o\u00f9 la rigolade avait sa place. Donc les insultes, la violence, les menaces \u00e9taient \u00e9minemment d\u00e9plac\u00e9es et odieuses,\u00a0 (comme elles l&#8217;auraient \u00e9t\u00e9 au cours d&#8217;un match de volley, mon sport favori.)<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\">Tel fut mon premier \u00ab accrochage \u00bb avec un \u00e9tudiant communiste, un stalinien \u00e0 \u0153ill\u00e8res, me direz-vous. Cet incident marqua mon esprit : je ressentis de plus en plus le\u00a0 caract\u00e8re monstrueux de sa phrase et je d\u00e9testai de plus en plus les &#8220;cocos&#8221;;\u00a0 Je d\u00e9cidai de ne plus frayer avec eux. Seulement, dans l&#8217;ann\u00e9e qui suivit, je dus poursuivre mes \u00e9tudes en Sorbonne, et l\u00e0 je rencontrai des militants plut\u00f4t sympas, int\u00e9ressants, avec qui on avait plaisir \u00e0 discuter tous azimuts. Ayant \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00e9chaud\u00e9 \u00bb je les observai en prenant mes distances, mais je ne pus m&#8217;emp\u00eacher d&#8217;admirer leur z\u00e8le de propagandistes : ainsi, sur le \u00ab Boul&#8217;Mich,\u00bb\u00a0 deux d&#8217;entre eux encadraient\u00a0 un\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 &#8221;\u00a0 prospect \u00bb (comme dirait un commercial,)\u00a0 et lan\u00e7aient un sujet qui leur permettait d&#8217;exposer leur doctrine tout en marchant. A la Sorbonne, ils profitaient d&#8217;une pause entre deux cours : l&#8217;un d&#8217;eux s&#8217;\u00e9criant devant des dizaines d&#8217;auditeurs : \u00ab Tu te rends compte ?<\/span> <span style=\"font-size: 12pt;\">m\u00eame au nord de la Sib\u00e9rie, leurs scientifiques font pousser des pommiers !\u00a0 et au Sud,\u00a0 <\/span><span style=\"font-size: 16px;\">pour irriguer des champs de<\/span><span style=\"font-size: 16px;\">\u00a0<\/span><span style=\"font-size: 16px;\">coton,<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">\u00a0ils d\u00e9tournent des fleuves ! \u00a0Ah, ils sont forts, les gars ! \u00bb (Lyssenko n&#8217;\u00e9tait pas encore tomb\u00e9 de son pi\u00e9destal et la mer d&#8217;Aral n&#8217;\u00e9tait pas encore ass\u00e9ch\u00e9e )<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\">A quelques temps de l\u00e0, il y eut l&#8217;affaire de mon expos\u00e9 : j&#8217;eus \u00e0 en pr\u00e9parer un sur un livre de Carlyle, \u00e9crivain \u00e9cossais ; mes nouveaux \u00ab amis \u00bb et moi, dont deux filles que je connaissais de vue, on en discuta autour d&#8217;une table chez un \u00e9tudiant en philosophie ; \u00e0 une \u00e9poque (le 19\u00e8me si\u00e8cle) o\u00f9 l&#8217;on red\u00e9couvrait les travaux impressionnants et la sagesse des moines du Moyen \u00c2ge,\u00a0 Carlyle faisait un \u00e9loge enthousiaste de leur r\u00e8gle\u00a0\u00ab Laborare est orare \u00bb, (\u00ab travailler c&#8217;est prier \u00bb) et d&#8217;un prieur \u00e9nergique, un meneur d&#8217;hommes.\u00a0 A mon tour, dans mon expos\u00e9, je dis mon admiration pour la maxime latine et pour ce personnage hors du commun. Mon auditoire salua le s\u00e9rieux de mon travail ; apr\u00e8s quoi vinrent les critiques : mes camarades me montr\u00e8rent que Carlyle, comme tous les \u00e9crivains de droite, b\u00e9ait d&#8217;admiration devant l&#8217;homme providentiel, le chef ; et moi qui avais partag\u00e9 son enthousiasme, je m&#8217;\u00e9tais laiss\u00e9 entra\u00eener sur une pente en somme\u00a0 \u00ab fascisante. \u00bb Tout cela, dit avec tact et avec le sourire ; leur drag\u00e9e \u00e9tait sucr\u00e9e\/poivr\u00e9e, elle ne\u00a0\u00a0blessait pas. On se charriait un peu. Je leur avais dit,\u00a0<\/span><span style=\"font-size: 16px;\">pour les tenir \u00e0 distance,<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\"> que j&#8217;\u00e9tais chr\u00e9tien (pourtant ma foi d&#8217;alors \u00e9tait ti\u00e8de;)\u00a0 d\u00e8s lors il y eut entre eux et moi une estime r\u00e9ciproque, non d\u00e9nu\u00e9e de piques, (\u00ab le christianisme, c&#8217;est la vieille chanson qui berce la mis\u00e8re\u00a0 du peuple \u00bb (1) mais je me souviens surtout de plaisanteries sur le caract\u00e8re ringard de l&#8217;Eglise : Denis, le plaisantin du groupe, nous soutint qu&#8217;au Vatican le pape et une dizaine de cardinaux se distrayaient de temps en temps en disputant sur un circuit une course genre Ben-Hur, chaque cocher dans une seda gestatoria (\u00e0 roues); et il ajoutait gravement : &#8220;C&#8217;est assez casse-cou, on y tombe de haut.&#8221; Moi de mon c\u00f4t\u00e9 je leur demandais: \u00ab Dites-moi, vos amis les Russes, ils n&#8217;en ont pas marre d&#8217;adresser des louanges hyperboliques \u00e0 un vieux, tellement vieux qu&#8217;il ne doit pas les entendre, et lorsqu&#8217;une jolie petite fille\u00a0 lui pr\u00e9sente des fleurs, il a beaucoup de mal \u00e0 tenir le bouquet tellement il tremble ? \u00bb\u00a0 Plus tard, je leur appliquai une citation biblique que j&#8217;aime assez : \u00ab Ils ont commis un double m\u00e9fait : il m&#8217;ont abandonn\u00e9, Moi, la source d&#8217;eau vive ; et ils se sont creus\u00e9 des citernes&#8230;des citernes fissur\u00e9es qui ne retiennent pas l&#8217;eau ! \u00bb \u00a0(J\u00e9r.2-13.)<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\">\u00a0Peu apr\u00e8s, de nouveau , mes camarades me firent la le\u00e7on : je venais de dire mon admiration pour \u00ab Action Aid,\u00bb organisme anglo-saxon qui apportait des secours d&#8217;urgence \u00e0 des Africains\u00a0qui mouraient de faim. \u00ab Ecoute, me dit un camarade, nous autres, marxistes, ne sommes pas contre l&#8217;action caritative d&#8217;urgence ; seulement, cette aide que vous chr\u00e9tiens, vous\u00a0organisez &#8212; en faisant du bon boulot, c&#8217;est vrai,- elle a un gros d\u00e9faut : elle s&#8217;en prend \u00e0\u00a0 la surface de la mis\u00e8re &#8230; mais elle ne touche pas aux structures socio-\u00e9conomiques qui sont le substrat de cette mis\u00e8re. Les marxistes, eux, apportent au<\/span><span style=\"font-size: 16px;\">\u00a0Tiers-monde\u00a0<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">\u00a0le d\u00e9veloppement.\u00a0\u00bb\u00a0 \u00a0Je ne sus que r\u00e9pondre : \u00e0 l&#8217;\u00e9poque je ne connaissais pas le CCFD, (D comme : D\u00e9veloppement)<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\">Encore un \u00ab sermon \u00bb ! \u00e0 propos de livres cette fois. Et ici je me marre doucement ; pourquoi ? Je vous le dirai tout \u00e0 l&#8217;heure. Un prof de Sorbonne cita en exemple dans son cours un roman spiritualiste, de Huysmans, je crois. Je commen\u00e7ai \u00e0 le lire. Et comme par hasard, peu apr\u00e8s, une grosse voix se fit entendre \u00e0 la fin d&#8217;un cours :\u00a0\u00ab Peuh! ce genre de bouquin finira sa carri\u00e8re <em>dans les poubelles de l&#8217;Histoire !<\/em> \u00bb \u00a0Je savais que les communistes classaient les \u0153uvres\u00a0 en deux cat\u00e9gories : les progressistes d&#8217;un c\u00f4t\u00e9 et les r\u00e9actionnaires de l&#8217;autre : un manich\u00e9isme et une intol\u00e9rance qui me h\u00e9riss\u00e8rent encore plus quand j&#8217;appris que l&#8217;\u00e9tudiant \u00e0 la grosse voix n&#8217;avait rien lu de Huysmans !<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\">Je vous ai dit que ce sujet des livres me fait rigoler : parce que, une trentaine d&#8217;ann\u00e9es apr\u00e8s mes \u00e9tudes en Sorbonne, il m&#8217;arriva apr\u00e8s un d\u00eener de discuter avec S., femme vive et franche qui enseignait la philosophie. Un jour elle nous confia en souriant :\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0\u00ab Oui, mon mari et moi, dans les ann\u00e9es 60, nous nous sommes laiss\u00e9 entra\u00eener dans un acc\u00e8s d&#8217;enthousiasme \u00e0 acheter les \u0152uvres Compl\u00e8tes de L\u00e9nine, quelques 17 volumes orn\u00e9s de belles reliures ; je les ai dans mon bureau&#8230;tout un rayonnage ! &#8230;mais je vous avoue que je ne les ai jamais ouverts ! \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\">\u00a0Je pense souvent \u00e0 mes camarades communistes, \u00e0 tous ceux qu&#8217;il m&#8217;a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 de c\u00f4toyer,\u00a0le bon Dieu m&#8217;ayant accord\u00e9 de vivre encore en ce second mill\u00e9naire,&#8211; sans pendaison jusqu&#8217;ici.&#8211;\u00a0 A mesure que, dans la\u00a0\u00ab patrie du Socialisme,\u00bb \u00e9taient r\u00e9v\u00e9l\u00e9s l&#8217;\u00e9touffement des libert\u00e9s,<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\"> l&#8217;horreur du<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\">\u00a0 goulag et des asiles psychiatriques, les mensonges de la propagande, les purges o\u00f9, par d\u00e9vouement pour le Parti, les accus\u00e9s (trait\u00e9s de &#8220;rats visqueux&#8221; et de &#8220;vip\u00e8res lubriques&#8221;) reconnaissaient des crimes qui leur \u00e9taient\u00a0\u00ab sugg\u00e9r\u00e9s,\u00bb\u00a0 etc,&#8230; \u00e0 mesure que le mur de Berlin, puis l&#8217;URSS s&#8217;effondraient, que la Chine rouge \u00e0 son tour versait dans un culte effr\u00e9n\u00e9 de la personnalit\u00e9, je me\u00a0<\/span><span style=\"font-size: 16px;\">suis souvent demand\u00e9 comment ils avaient \u00e9volu\u00e9.<\/span><span style=\"font-size: 16px;\">\u00a0Leurs jugements <\/span><span style=\"font-size: 16px;\">sont-ils aujourd&#8217;hui plus nuanc\u00e9s ?<\/span><span style=\"font-size: 16px;\">\u00a0\u00a0<\/span><span style=\"font-size: 12pt;\"> Sont-ils nombreux \u00e0 ne pas avoir \u00ab vir\u00e9 leur cuti ? \u00bb\u00a0 Ont-ils perdu leur enthousiasme et sombr\u00e9 dans une d\u00e9sillusion d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e ? Les meilleurs d&#8217;entre eux,\u00a0 je le sais, se sont reconvertis dans l&#8217;action humanitaire, parfois dans l&#8217;action politique et humaniste. Je conserve pour eux de l&#8217;estime et je me dis que, dans certains cas, ils s&#8217;indignaient d&#8217;injustices auxquelles je restais aveugle et sourd tellement je me laissais accaparer par des choses futiles et\u00a0 terre \u00e0 terre ; ils avaient vu juste aussi, bien avant la plupart de nos concitoyens, sur la n\u00e9cessit\u00e9 d&#8217;\u00e9manciper les peuples colonis\u00e9s ; oui, je suis heureux d&#8217;avoir connu ces colleurs d&#8217;affiches, ces assidus aux r\u00e9unions de cellule, je les ai vu donner de leurs forces, de leur temps, de leurs biens pour leur id\u00e9al de justice; ils ont beaucoup donn\u00e9&#8230; avant de s&#8217;apercevoir que leurs citernes \u00e9taient fissur\u00e9es et fuyaient.<\/span><span style=\"font-size: 16px;\">\u00a0<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je retrouve une photo prise en 1946 mais bien conserv\u00e9e. 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Dans le Poitiers de 1946, \u00ab faire la rue Gambett \u00bb \u00e9tait pour les \u00e9tudiants la distraction n\u00b01, qui avait le &hellip; <a href=\"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/?page_id=1091\" class=\"more-link\">Continue reading <span class=\"screen-reader-text\">Toi, tu seras pendu !<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-1091","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/1091","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1091"}],"version-history":[{"count":111,"href":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/1091\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3079,"href":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/1091\/revisions\/3079"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/le-moulin-a-poivre.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1091"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}