Réformer l’orthographe?

Chapitre 1

Théodore : L’orthographe ? ç‘a été mon tourment, surtout à l‘école primaire…aujourd’hui, je reconnais que ça fait partie de notre patrimoine… Quand même, je râle en pensant à tout le temps où j’en ai bavé, aussi bien à l‘école qu’avec mes parents, à écrire sous la dictée ; si j’avais employé ces dizaines d’heures à lire des grands de la littérature, ç‘eût été bien plus utile que d’apprendre des idioties du genre: “Chou, pou, genou, hibou …” ou encore : “Il faut un accent circonflexe sur dû, (en port dû,)  mais il n’en faut pas pour “indu”, pour “des frais dus ou des sommes dues”!
Tout compte fait, j’ai eu du fil à retordre avec une orthographe compliquée… mais notre langue aussi est compliquée pour peu que l’on sorte du langage courant ; est-il évident qu’aux noms: “couvent, “paroi”, “pêche” correspondent respectivement les adjectifs, “conventuel” , “pariétal”, “halieutique”, etc ?

Sophie  : Pourquoi la mention de l’orthographe me fait-elle  sourire ? Parce que je pense au nombre impressionnant de fautes que Bonaparte commettait, paraît-il, dans ses lettres enflammées à Joséphine. Mais une chose me paraît capitale : ces multiples fautes n’ont pas empêché Joséphine de comprendre cet amoureux hors du commun (en se disant qu’il passait plus de temps à cogiter des plans de bataille qu‘à lire des bouquins,) donc le courant entre eux est passé…Peut-on en déduire que si chacun de nous écrivait de façon aussi fantaisiste, nos compatriotes se comprendraient quand même ? Eh bien, c’est ce que je remarque aujourd’hui dans les sites de discussion ou de rencontres sur la Toile. Et c’est rassurant, non ?

J’ai tenu ce petit discours “rassurant” à des copains, des littéraires ; ç‘a été à leur tour de rigoler : « Ne rêve pas trop, Joséphine !» m’ont-ils répliqué. «  N’oublie pas que dans la pratique (dans le monde des affaires, du droit, de l’administration, du journalisme, de la publicité, de l’informatique,) l‘à-peu-près n’est pas toléré. Et l’on ne tolère pas non plus qu’un candidat, disons un(e) secrétaire , ne connaisse pas  les différences d’orthographe entre des mots qui se ressemblent, mais dont le sens échappe à beaucoup  : “pose“ et “pause“, “sensé“ et “censé“, ”empreint“ et “emprunt,“ “prémices” et “prémisses”, etc. Qu’on le déplore ou non, l’orthographe est un des principaux outils de sélection lors de l’entrée dans la vie professionnelle »)

“Quand même, mes copains littéraires ne m’ont pas convaincue à 100 pour cent ; car je n’ai pas pensé sur le moment à leur dire, mais quelques mots peuvent depuis longtemps être orthographiés de deux façons: “clé/clef“, cuillère/cuiller,”lys/lis,” pour m’en tenir aux plus courants,)  alors pourquoi n’aurions-nous pas la même liberté avec d’autres termes ?

Arthur : Permettez-moi une petite digression sur orthographe et liaison : Ah, les liaisons ! voilà bien un sujet complexe que je ne peux ici qu’effleurer. Parmi nos contemporains, certains font les liaisons, d’autres en font peu ou presque pas ; il faut dire que certaines liaisons, très courantes, “s’imposent” et d’autres non. Mais, direz-vous, quel rapport avec l’orthographe ? Eh bien, il existe parfois un lien entre l’orthographe et ce phénomène phonétique qu’est la liaison. De même que nous avons remarqué les exigences des employeurs en matière d’orthographe, notez l’importance que revêtent certaines liaisons pour des professionnels qui doivent parler ou lire en public ; c’est le cas des présentateurs radio ou télé. Imaginons un concours de recrutement où des candidats  auraient à lire deux phrases : 1 ) “Elles se lèvent alors” ; 2 ) “ils l‘écoutent en silence.” Dans ces deux exemples, la terminaison du pluriel (ent) a son importance : celui ou celle qui prononcerait les deux phrases ci-dessus comme si les verbes étaient au singulier serait peut-être compris grâce au contexte, mais montrerait son ignorance du français parlé. Le locuteur qui, en faisant la liaison en T, rendra manifeste le pluriel, aura sans doute plus de chances de décrocher l’emploi que ses concurrents pour qui la liaison ne s’impose pas.)

Chapitre.2
On entend dire de tous côtés qu’“au temps de la IIIème République et de l’examen d’entrée en 6ème ,” les jeunes français maîtrisaient l’orthographe autrement mieux que les gamin(e)s d’aujourd’hui.’  Ce jugement me semble très injuste : on ne devrait pas comparer des situations qui ne sont pas comparables :

1 ) Dans la société française de la 3ème République, l’attention des élèves ne devait pas être souvent distraite ; en tout cas, rien de comparable au déferlement actuel d’images, de sons, de pub, d’ infos, de tous les messages qui viennent chaque jour “brouiller” le discours de l’enseignant, jugé souvent abstrait, ennuyeux et, qui plus est, exigeant puisque, contrairement aux animateurs de la télé, lui, il ose réclamer des efforts !

2 ) La 4ème République a institué la scolarité obligatoire jusqu‘à 16 ans, ainsi que l’enseignement de nouvelles matières, (dont des rudiments d’une langue vivante étrangère dès les petites classes;) disons pour simplifier qu’avec une population scolaire hétérogène où les classes sont plus nombreuses, pas toujours motivées (phénomène de rejet,) les résultats dans l’ensemble sont médiocres.
Faut-il s’en étonner ? Les jeunes esprits d’aujourd’hui ont du mal à se concentrer et à retenir les “subtilités” de notre orthographe.

Chapitre 3  :   La réforme de l’orthographe de 1990

J’ai demandé quelques précisions à un prof sur cette réforme, il s’est un peu égaré dans le contexte historique — nostalgie ? Michel Rocard, Premier Ministre de François Mitterand, à la suite d’une demande collective, réunit le Conseil Supérieur de la Langue Française représentant les pays francophones. Alors que l’heure était grave, que la France allait envoyer des troupes en Irak sous l‘égide des Nations Unies suite à l’agression de Saddam contre le Koweit, des étrangers présents dans l’Hexagone s‘étonnèrent parfois en entendant de nos compatriotes s‘échauffer en discutant de l’opportunité de supprimer… une consonne ou un accent circonflexe — ils semblaient se ficher de tout le reste ! (Moralité : de nombreux Français sont très attachés à ce qui touche à leur langue.)

Cette réforme a été adoptée  à l’unanimité  par les représentants francophones parce qu’elle a mis fin à des anomalies, à des graphies très illogiques (que parfois l’Académie dénonçait déjà,)   un cas très voyant étant celui du mot chariot, qui s‘écrivait avec un seul R , alors que tous les mots de la même famille —_charrette, charrier,carriole, carroi , en avaient deux. Condamnés aussi, d’autres illogismes : l’imbécillité orthographiée avec deux L, alors qu’imbécile était écrit avec un seul ; la bonhommie écrit avec un seul M, quand : bonhomme avait droit à deux ; le verbe boursoufler avec un seul F, alors que le vent _soufflait_avec deux F, etc, etc . Ce ne sont que quelques cas parmi d’autres..

La réforme changea l’accent dans : “évènement,” (jusque là orthographié: “événement”, au mépris de la prononciation !)  Elle recommanda qu’on écrive désormais soudés des mots composés comme “bassecour,sagefemme,hautparleur,piquenique,vanupied“, etc
Une nouvelle orthographe :“ventail“ tint compte d’une ancienne erreur d‘étymologie et remplaça “vantail“.   Il nous fut demandé d‘écrire désormais ”nénufar“(orthographe que l’Académie recommandait depuis longtemps), “ognon“ (au lieu d’“oignon,“ ) “exéma“(la maladie de peau)

Terminons avec le fameux “cuisseau/cuissot“ de la dictée de Mérimée. (Selon Littré, la première graphie désignait une partie du veau et la seconde une cuisse de cerf, de chevreuil, de sanglier) La réforme ne retint que la première graphie : ainsi a disparu une distinction du style “coupe de cheveux en quatre,” ridicule, que dis-je ?  idiote.

A travers ces quelques ex., amis lecteurs, vous voyez combien l’orthographe (surtout dans le passé) a constitué un barrage pourvu de pièges, cher à des érudits tellement épris de latin et de grec qu’ils transposaient dans la “langue vulgaire” l’orthographe de la langue ancienne (ainsi “doigt“ écrit sur le modèle de “digitus“(bien que provenant en réalité du latin populaire “ditus”;) “compter, écrit sur le modèle de “computare,”(sans compter  quelques exemples anciens : scavoir (ici encore , erreur sur l‘étymologie) “sainct“sur le modèle de “sanctus,“ faict, nuict, soings, chauld , nopces , ennuyeulx, etc. ) Les réformes, dont celle de 1990, ayant apporté plus de simplicité, de logique, de cohérence dans un domaine qui en avait bien besoin, on aurait tort de pleurer sur l’orthographe d’autrefois :  elle permettait aux classes aisées, bénéficiant en général d’un bon niveau culturel, de maintenir leur rang “supérieur”en rendant plus difficile l’ascension sociale pour les enfants défavorisés.

Chapitre 4  :  LA SACRALISATION DE L’ORTHOGRAPHE

J’ai donc envie de crier : Bravo ! Malheureusement les membres du Conseil Supérieur de la Langue française, nos académiciens et les autres invités, soumis à une pluie de critiques (qui les accusaient d‘être les fossoyeurs du français) ont déclaré qu’ils avaient énoncé de simples recommandations, sans valeur exécutoire ; et contrairement à nos voisins allemands qui ont réformé eux aussi leur orthographe en 1996 et ont décidé d’une date où leur réforme deviendrait obligatoire pour tous (le 31 juillet 2005,…)  les représentants francophones, eux, n’ont pas voulu imposer une date d’application aux enseignants, aux éditeurs de dictionnaires, à tous ceux qui écrivent notre langue ; (ils n’ont pas voulu brusquer la vieille génération : l’Académie française, sage fille, (mais oui!) a précisé que les deux façons d‘écrire un mot, l’ancienne et la nouvelle, devaient être considérées comme également correctes ; (”clé”_et _“cuillère“ ont maintenant de la compagnie, y compris avec le mot “pagaille” ou “pagaïe”!)  De sorte que la réforme chez nous se met en place à la vitesse de l’escargot, surtout au moyen des instructions données aux enseignants … mais parmi ceux-ci, il en est qui font la sourde oreille, en arguant que tous les ouvrages dont ils disposent sont écrits dans l’ancienne orthographe !

Le livre de François de Closets (“Zéro faute”) a le grand mérite de montrer “le roman” de la langue française” et le phénomène bien français de sacralisation de l’orthographe par les typographes notamment,                     fétichisme ?)  depuis le 19ème s. surtout, ce qui explique les violentes polémiques qui ont étouffé dans l’oeuf plusieurs projets de réforme dans le passé ; et cependant l’orthographe que les érudits de la Renaissance avaient compliquée comme à plaisir a évolué,— peu et lentement, c’est vrai—, s’est débarrassée de lettres inutiles parce que non prononcées,on l’a vu, et a choisi d‘écrire “français”, “anglais” au lieu de “françois”, “anglois”,  etc, comme le demandaient de grands écrivains, ( Ronsard, Corneille et Voltaire, entre autres.)

François de Closets nous montre aussi par le détail qu’en 1990-91 les “rectifications“ soumises au Haut Conseil de la Langue Française ont été adoptées dans un premier temps sans trop soulever d’objections ; mais que les partisans du statu quo  :  des grands noms du monde littéraire, des académiciens qui, après avoir approuvé, se sont rétractés, une brochette de cinq Prix Nobel, etc  ont contre-attaqué de façon aussi véhémente que si la patrie avait été en danger ; ayant réduit leurs adversaires au silence, ils ont pu croire qu’ils avaient gagné…. ERREUR, Messieurs, car dans les pays francophones (et sans doute aussi dans la France profonde,) loin des outrances du psychodrame parisien, les rectifications proposées ont été jugées tout à fait sensées et parfois mises en application. (Chose curieuse, les clivages politiques habituels n’ont pas cours ici  : tel homme politique qui se dit progressiste peut se révéler très conservateur dans le domaine de l’orthographe et inversement tel conservateur peut être favorable au changement.)

Ces rectifications de 1990 sont-elles trop limitées, trop timides ? Le sentiment de beaucoup — dont je suis — est qu’elles seront à compléter. Puisque la vie en ce début de 3ème millénaire est nettement plus compliquée qu’avant, plus de simplicité et de cohérence serait comme un bienfait du ciel… non pas pour la vieille génération, habituée à certaines graphies et qui risque d‘être mal à l’aise devant des formes nouvelles, mais pour les écoliers, les étudiants français ou étrangers, les jeunes professionnels…
De nos jours, malgré tous les efforts et le dévouement du corps enseignant, le résultat final : le niveau des élèves en orthographe est, il faut le reconnaître, souvent attristant.

Chapitre 5   :   PROPOSITIONS CONSTRUCTIVES

Je ne voudrais pas en rester sur ce constat d‘échec ou de semi-échec.
Le cas de plusieurs langues issues du latin — espagnol, portugais, italien, — mérite, je crois, qu’on s’y arrête : surtout l’espagnol, au vocabulaire très “latin” puisque on y trouve plus de l’héritage latin que dans toute autre langue. Or on constate que, sans renier leur langue-mère, nos voisins d’outre-Pyrénées écrivent de façon très phonétique : “chaque son a sa lettre, chaque lettre a son son” ;  leurs écoliers  maîtrisent vite leur orthographe et leurs maîtres n’ont pas à y consacrer des dizaines d’heures, on est loin de l’apprentissage laborieux et des dictées de nos écoles !  (Quelques exemples : farmacia, foto, toro, galeria,accion, eficaz, ortografia.   Ah oui, dans ce domaine, nous autres, Français, avons des raisons de les envier !

Une question se pose : le prochain pas en avant, chez nous, ne consistera t-il pas à nous inspirer (avec discernement!) de ce modèle ?

( “ Horreur ! me dira t-on .” Vous voulez prendre l’espagnol pour modèle ! Savez-vous comment ce peuple ose écrire: “croissant”, oui, le croissant du petit déj ? “:   cruasàn “ et “ vaudeville “?   vodevil !  et alors que nous leur avons donné généreusement leur dynastie, ils ne savent même pas orthographier “Bourbon”, ils écrivent “Borbon,” !…  “Et vous voulez prendre exemple sur eux ? Ça ne va pas, non ? “)

Bon, je ne prétends pas que tout irait pour le mieux  et que  les difficultés disparaîtraient, ce serait trop beau ! Mais voyons ce qui pourrait changer :

On constate dès l’abord qu’en français, certaines lettres ou groupe de lettres peuvent se prononcer tantôt d’une façon, tantôt d’une autre : complication … corrigible :

°°° La lettre S, sifflante bien connue, (“Pour qui sont ces serpents qui sifflent…”) se prononce Z quand elle se trouve entre deux voyelles : dans ce cas, pourquoi ne pas la remplacer par la lettre Z  ?  ainsi on écrirait: “il s’est razé la barbe.” Autre exemple :”la ciguë est un poison,” à l’avenir on écrira: “poizon” // En revanche, :”Je te rassure“: orthogr. proposée pour l’avenir :”je te rasure“//  Autre exemple : “ le passé,”  à l’avenir s’écrira :  ”le pasé“.
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°°° De même, la lettre G a tantôt un son dur: (garçon) , tantôt un son mou (songe, giratoire, belge ) : on pourrait ne lui conserver à l’avenir que le son dur. Pour le son mou, on utilisera le J. Ainsi on écrirait : “ Achète un jigot , Jorje , sois jentil .”

… en conséquence , la lettre U qui sert actuellement à durcir le G dans des mots tels que : “guéri, guichet, gueule, guépard“ n’aura plus sa raison d‘être ici ; on écrira donc: “géri, gichet, geule, gépard“;

°°° La lettre U disparaîtra pareillement après Q (la qantité, la qalité, le qolibet, qitte, pourquoi pas ? )

°°° Le groupe CH , dont le son peut être mou (comme dans “chat,” “nonchalance,” “chut!”)  ou dur (comme dans “chaos, chorégraphe“) ne conservera que le son mou . Les réformateurs décideront de la lettre qui rendra le son dur (ils auront l’embarras du choix avec C, K ou Q)

°°° Le groupe PH se prononçant comme un F sera remplacé par celui-ci.(Une foto, un fare, un filozofe,un paragrafe ) et le groupe TH sera remplacé par un T : (Téodore, téorie, dityrambique… )

°°° La lettre C constitue un cas un peu à part : Faudra t-il ne conserver que le son dur, (comme dans: “cas“ ou “coup”) et supprimer le son sifflant (“ceci, ça, citron, césure” )  Cela mérite réflexion, voir plus loin à “sensé/censé .

CHAP.6    L’ORTHOGRAPHE D’AUJOURD’HUI FAIT DE LA RÉSISTANCE, LA REFORME BUTE SUR DES OBSTACLES…

Pourrait-on, sur notre lancée,uniformiser des graphies différentes en ne tenant compte que de la phonétique ? Prenons un exemple: adopter la même orthographe (“ver”) pour le “vers” (de la poésie) et le “ver” (de terre : lombric ou asticot) paraîtrait monstrueux et même odieux pour tous les amoureux des lettres.
Et croyez-vous qu’on devrait écrire : ”fam(e)“ au lieu de “femme“ ? Eh bien non : on ne peut pas ne pas voir qu’ici il existe des mots de la même famille  (féminin, féminité, féminisme), … ) et qu’on doit, logique oblige, en tenir compte : ainsi une famille de mots  nous “dicte”  une certaine orthographe..
(De même, le féminin de certains adjectifs nous “impose” une certaine terminaison : le féminin de “droit, de “sot“, de “pertinent,“ c’est: droite, sotte, pertinente.   Féminin en D dans le cas de “richard“ ou de “hagard,” en S dans le cas de “pervers“, “épars“, etc

Voici quelques rocs sur lesquels on achoppe : l’orthographe de “Monsieur“ est originale ; le mot “sieur“ étant  chargé d’affectivité , le mot “Monsieur“ l’est, lui aussi, et pas seulement  pour les hommes ainsi désignés : les mots “femme“ ,“monsieur“, “messieurs” pourraient être phonétisés, certes … mais ce qui en résulterait serait aussi pitoyable que des bijoux de famille après passage sous un rouleau compresseur !

De même, est-il envisageable de changer l’orthographe du mot “eau” ? il faut faire confiance à la mémoire photographique de ceux, grands et petits, qui apprennent notre langue ; d’ailleurs, si l’on phonétisait ce terme, en écrivant “o”, ces mêmes jeunes pourraient-ils lire et comprendre un texte ancien ?

Un texte écrit de façon purement phonétique serait par moments très ambigu : OR_TOUTE AMBIGUÏTÉ EST A PROSCRIRE SI L’ON VEUT QUE LES GENS SE COMPRENNENT ET SI L’ON TIENT A CE QUE LE FRANÇAIS RESTE UN OUTIL DE PRÉCISION :
Nos ancêtres ont été amenés, dans le passé, à indiquer des sens très différents au moyen de graphies différentes, notamment dans le cas d’homophones tels que :“ces”, ses” /”pose“pause_”/”coeur, choeur“/sot,seau,sceau, /jeune, jeûne, /“subit,” subi”(du verbe subir) / “pain,” “pin,” “peint” /“fois, foie, foi“/ “sans, cent, sang“;/ “pêcher, péché “/ “par, part, pare“/”cou,coup,coût“/ “cher, chair, chaire“ /“vin,vain,vint“/”sou, sous, saoul“ / “teint, tain , thym“ /”cour, cours, court“/ “soi, soit,soie/ ”ver,vers,vert,vair“/”tort,tord,tors,tore“/“temps, tant, taon, tan“/ ”pair, paire, père, perd, pers“ (des yeux pers) / “sain,saint,sein,ceint“ / résonner, raisonner / repaire, repère/ session, cession , etc
Ces différences de graphie, on ne peut pas les uniformiser, on risquerait d’aboutir à des confusions ; on peut tout au plus en réduire le nombre. Si “conter“ et “compter“ étaient réunis dans la même orthographe simplifiée, (disons: “conter,“)  nos comptables refuseraient d’être pris pour des conteurs,( = des auteurs de fiction,)  ils s’insurgeraient, indignés… non sans raison.)

Examinons maintenant le cas des deux mots :”sensé“ (= doué de bon sens) et “censé“ (”Nul n’est censé ignorer la loi“) ; la signification du premier mot est tellement différente de celle du second qu’à l’oral le risque de malentendu est quasi nul. Est-ce à dire qu’on pourrait remplacer “sensé“ et “censé“ par une seule graphie ? Même en l’absence totale de risque, de nombreux usagers pour qui l’orthographe contribue à la précision de notre langue —  les hommes de loi , entre autres — verraient là une concession faite aux nuls et brandiraient eux aussi l‘étendard de la rébellion ( on ne saurait les en blâmer.)

( Les faiseurs de calembours, les auteurs de problèmes de mots croisés (et leur aficionados,) les humoristes de tous poils, quant à eux, se repaissent avec délectation d’homophonies à double sens : les unes un peu simples et mécaniques ( comme :”sois gai ris donc”, ou comme “l’époux (=les poux) de la reine,” cher(s) au public d’Offenbach, ou encore le “prince consort”…”qu’on sort le dimanche”, et d’autres, plus porteuses de sens : ainsi , “fessebook”.  On sait que Clémenceau, “le Père la Victoire,“ comme on disait en  1918, fut  surnommé quelques années plus tard “le Perd la Victoire.“ Plus près de nous, M. Attali qualifie le sommet des grandes puissances économiques, le G 20, de “G Vain.” , etc , etc

J’ai essayé, amis lecteurs, de vous montrer qu’un toilettage de l’orthographe était souhaitable et j’ai fait quelques propositions ; à d’autres de cogiter et d’en ajouter, — il leur reste pas mal de travail, ne serait-ce qu’avec les simplifications qu’on peut envisager là où des consonnes sont redoublées — ainsi je ne serai pas seul à recevoir des œufs pourris dans la “geule.”  J’ai tenté de prouver qu’une phonétisation de l’orthographe poussée à l’extrême, qui ne tiendrait pas du tout compte de l’usage ou des origines latines ou grecques et des familles de mots aboutirait à des confusions inacceptables. Quoi qu’on décide à l’avenir, l’orthographe française restera toujours un tantinet compliquée.

CHAP.7   CONCLUSION

L’inquiétude étant mauvaise conseillère, ce sont les jugements extrêmes des vociférateurs qu’on retient trop souvent des débats ; ils vont jusqu‘à dire que nous haïssons le latin et le grec puisque nous en gommons ça et là quelques traces ; ils brandissent la graphie “ortograf” comme si elle prouvait sans conteste le simplisme, le caractère odieux, la bêtise des changements projetés ! (mais savent-ils que “ortografia” est le terme commun à l’italien, au portugais et à l’espagnol et qu’il y a dans ces peuples comme chez nous, des gens cultivés, amoureux de leur langue et de leur héritage latin et grec ?)

Puisque la perspective d’une réforme “brutale” fait peur à certains — pensons à ceux qui ne se sentent pas spécialistes, aux honnêtes gens– attendons tout d’abord que la réforme de 1991 soit assimilée, qu’elle ait     « pris racine.»
— Et pour cela, il faudra répondre aux objections et aux interrogations du public, expliquer pas à pas et en termes simples la nécessité et les raisons des changements à opérer — dans l’intérêt de tous, ne l’oublions pas.
FIN