Les ors de la Catedral

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Nos amis espagnols aiment bien vous citer le proverbe suivant lequel la capitale de l’Andalousie, (pour eux : « Sevilla») est « una maravilla,»  une merveille.  Eh bien, ma femme et moi avons eu la chance d’aller voir là-bas ce qu’il en était ; c‘était en octobre dernier,  mois où les 40-45° de l‘été s’effacent pour donner un temps bien plus supportable. Autant vous le dire tout de suite : nous ne sommes pas loin, après un séjour bien rempli, d‘être d’accord avec le proverbe. Vous me direz que nous avons vu Séville —ainsi que Cordoue et Grenade — en touristes,  c’est vrai, mais quand même, nous avons été impressionnés par l’apparente absence de sinistrose, la décontraction et la cordialité des Sévillans avec qui j’ai pu m’entretenir (dans leur langue) : certes, ils ont de la chance, eux, d’avoir du travail dans une province où le chômage atteint un taux supérieur à celui du reste de l’Espagne.

Mais pour autant que j’aie pu juger, Séville et ses habitants ne se négligent pas : la ville, où les autos ne sont tolérées que sur quelques axes, est propre et plutôt pimpante ; les avenues sont larges et plantées d’arbres, souvent des bigaradiers (oranges amères;) des céramiques de couleur, les_azulejos, égaient les murs les plus inattendus ; les rues du vieux quartier Santa Cruz sont pour la plupart étroites, mais on n’y voit pas de chiens, on n’a pas à y éviter les “virgules” ; ce même quartier est aéré grâce à des rues piétonnes, dont la grande Avenue de la Constitution, qui offre une ligne droite de près d’un km aux piétons-rois, —le principal véhicule qui y passe est un tram aux couleurs vives ; les cochers des calèches, du côté de l’Hôtel de Ville, discutent tout en en attendant le client ; le parvis de l‘église San Salvador est un étonnant lieu de rendez-vous pour des centaines de jeunes : concurrence au traditionnel “paseo”, la promenade chère aux Espagnols en fin d’après-midi ? Beaucoup de rencontres et de conversations ont lieu dans les rues comme aussi dans les bars et aux terrasses ; la belle Tour de la Giralda, jadis minaret, aujourd’hui clocher, semble protéger le vieux quartier qu’elle domine ; elle nous a offert un concert —quelque peu assourdissant — où ses nombreuses cloches (25) sonnaient à toute volée ; ma femme et moi la regardions, un peu inquiets, comme s’il s’agissait d’un être cher : allait-elle tenir le coup ? et tout près de là, la Cathédrale, les Archives des Indes, l’Alcazar, l’Hôtel de Ville sont autant de monuments imposants et qui valent la peine d‘être visités; à cela s’ajoute dans notre souvenir un splendide végétal qui souhaite la bienvenue aux visiteurs de l’Alcazar : le “choricia speciosa,” grand arbre tout de fleurs roses revêtu, importé, nous a t on dit, d’Argentine ; en plus de ses couleurs gaies, il est drôle, avec son tronc renflé comme une bouteille — ce qui lui vaut son surnom de “palo borracho“, le bâton ivre ou ivrogne.

A signaler aussi un petit rien cocasse : alors que nous revenions d’une mini-croisière qui permet de découvrir la ville depuis le fleuve,  nous eûmes à traverser la très large avenue arborée qui longe le Guadalquivir : pour cela,  il fallut attendre que le petit bonhomme, symbole des piétons, passe au vert ; alors que nous étions à mi-course sur la chaussée, nous remarquâmes devant nous un compte à rebours : le nombre de secondes qui nous restaient pour traverser; là-dessus, le petit bonhomme vert, jusque là immobile, se mit à courir vite, vite, vite, avec la raideur d’un automate ! nous n’avions plus qu‘à courir nous aussi !

Autre souvenir qui nous est cher : Un jour que nous étions devant l’entrée de l’Alcazar (aux allures de forteresse) surgit un grand groupe de femmes espagnoles, disons quinqua et sexagénaires, (des touristes ?) elle passèrent devant nous, et il nous sembla qu’elles marchaient plus ou moins au pas, joyeuses, en chantonnant, puis elles élevèrent la voix et deux d’entre elles, se faisant face, bras levé, improvisèrent l’espace d’un instant une figure de danse circulaire : peut-être l’air de Séville donne t il envie de faire la fête ?

Cette gaieté spontanée, je me garderai bien de la confondre avec les petits concerts entendus dans la rue : chanteur de flamenco à la voix forte et très rauque ; groupe de cinq jeunes hommes vêtus comme au Siècle d’Or, (l‘époque de Charles Quint et Philippe II : le 16ème siècle) interprétant deux ou trois chansons traditionnelles, puis avec l’argent qu’ils venaient de gagner, s’asseyant pour prendre un verre à une terrasse ;  enfin, ailleurs, un guitariste, un accordéoniste, un joueur de cornemuse ; ces musiciens, qui jouaient non loin des clients assis aux terrasses des restaurants, devaient être au chômage ; les serveurs feignaient de les tenir à distance mais ne les empêchaient pas de venir récolter quelques pièces, une fois leur prestation terminée.

( Bien sûr,  je ne prétendrai pas que tout va pour le mieux dans cette cité : les guides, (j’entends par là les bouquins qui nous aidèrent à faire nos choix avant que nous ne quittions la France,)  signalent les risques de vol à la tire, nous y avons échappé ; on remarque fort aujourd’hui les précautions prises dans les gares où les bagages sont “radioscopés” par détecteurs avant l’embarquement ; nous avons vu deux policiers interroger longuement un chanteur de rues et, à plusieurs reprises, plonger leur regard à l’intérieur de sa guitare, à la recherche d’un objet volé ou de quelque drogue ( ? ) .

Et puisque j’ai parlé de chômage, je dois signaler la présence d’une dizaine d’hommes qui squattaient … à l’intérieur de la Cathédrale, près d’une entrée,  ils avaient passé la nuit dans des sacs de couchage : des mineurs de fond expliquant sur des calicots leur grève de la faim, leur action depuis 444 jours et les promesses, non tenues, disaient-ils, de la Junte, (l’Assemblée provinciale de l’Andalousie.)

M’en tenir à ces quelques lignes serait ne pas faire justice à la « Catedral » sévillane, église gothique à cinq nefs, bâtie à l’emplacement d’une mosquée, (elle-même édifiée sur une église,) une des plus vastes cathédrales d’Europe, où travaillèrent des hommes venus de tous pays et dont les chanoines bâtisseurs déclarèrent : (Ce sera) « une église si grande que ceux qui la verront nous jugeront fous » : 130 m de long , une hauteur de voûtes de 56 m ; une largeur de 76 m ;  elle n’est dépassée que par St Pierre à Rome et St Paul à Londres.)

Beaucoup de visiteurs, à peine entrés, vont voir le mausolée de Cristobal Colon, (= Christophe Colomb 😉 (les cendres du navigateur ont été rapatriées de La Havane à la fin du 19ème s.; pas mal sans plus, ce tombeau !)  puis le trésor où l’on remarque, entre autres, un ostensoir en argent de style Renaissance …et pesant 300 kg, une salle capitulaire sous coupole, de nombreuses chapelles latérales ( 54 !) où l’on voit moult tableaux de maîtres, statues, etc

Mais surtout, dans le choeur, un lieu où la lumière dorée attire beaucoup de monde ; citons le Guide du Routard : « Derrière les superbes grilles plateresques de la « Capilla Mayor, »  le maître autel est sans doute l’oeuvre la plus marquante de la Cathédrale : 220 m² de figures sculptées ! en tout, 1500  statuettes  ciselées dans du bois de cèdre, puis dorées — 1200 kg d’or fin furent utilisés pour recouvrir cette oeuvre magistrale. C’est le plus grand retable du monde, d’une richesse époustouflante, réalisé dans un style gothique fleuri. Commencé par le sculpteur flamand Pieter Dancart en 1482 et terminé par d’autres en 1564 , il illustre 45 scènes de la vie du Christ et de la Vierge.»  Cette oeuvre baroque s‘élève jusqu‘à la voûte en pierre, elle-même finement sculptée .

( Beaucoup de visiteurs s’assoient, fascinés par cette décoration poussée à l’extrême ; il y a de quoi ; mais je me demande s’il ne faut pas être espagnol pour se recueillir devant tant d’or, de marbres, de moulures, de statues, de stuc, de colonnes torsadées, de détails parfois anecdotiques ; j’imagine que les Français, même croyants, sont plus impressionnés qu‘émus et ont beaucoup de mal à prier devant une telle exubérance … Nous n’avons pas , que je sache, d‘équivalent en France ; et une Belge m’a dit : « Notre baroque est sobre par comparaison. »)

Dans la “Capilla Real,“ fermée au public par des grilles, statue de N.D. des Rois, patronne de Séville et représentation d’un épisode important de la “Reconquista“ : reddition des Maures, l’un d’eux remet les clés de Séville à Ferdinando III  à la fin du siège entrepris par ce roi ; c‘était en 1248 .

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La Cathédrale, elle, fut construite au 15 ème s., donc nettement plus tard . .
La joie des Espagnols à la suite de leur victoire de 1248 peut expliquer à elle seule leur construction « folle » ( Leur confiance en l’avenir aussi , car la « Reconquista » connaissait des trêves, mais tout le monde savait que l’ennemi était divisé et que la marée musulmane en était au reflux.)  Dans l’optique des chrétiens, il devait être capital de rétablir le culte du vrai Dieu après 5 siècles d’occupation et d’erreur, de remercier Dieu dignement, et de célébrer architecturalement la grandeur du Très-Haut et la joie  des vainqueurs.

Volonté de record ?  Oui, à partir du 13ème s., la Chrétienté édifie des cathédrales dans le nouveau style ogival (= gothique,) qui permet d‘élever très haut les voûtes ; chaque évêché rêvant de surpasser les autres, on bâtit de plus en plus haut,(jusqu’au jour où une partie des voûtes à Beauvais,–s’effondra !)(1)                                                                                                              De plus, Séville a dû vouloir surpasser l‘énorme mosquée de Cordoue, avec sa forêt de 1 013 colonnes ! Un slogan des temps de prospérité a vraisemblablement prévalu  :  « Au diable  l’avarice ! ».

En 1248, après que les Maures eurent été expulsés de Séville, il vint s’installer à leur place des Castillans, des “Francs” (= chrétiens venus du nord,)  des Flamands (à cette époque, même les Belges francophones étaient désignés ainsi,) des Génois, des Catalans, des Juifs, (ceux-ci seront expulsés en 1483,) des Florentins et quelques Maures soumis ; le port de Séville se mit à commercer avec le nord de l’Europe et la Méditerranée, la ville était la place commerciale la plus active d’Espagne ; ainsi, avant même la découverte de Colomb, on y trouvait déjà savoir-faire , dynamisme et richesse.

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~ Tous les écoliers espagnols  connaissent  la date de 1492, cette année célébrissime où une scène semblable à celle que nous avons évoquée : cette fois-ci, la reddition de Grenade, reçue par Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille, souverains catholiques et unificateurs, marqua la fin du dernier royaume musulman dans la péninsule ibérique.(2 janvier )
~ Année extraordinaire aussi,  puisque les mêmes Ferdinand et Isabelle approuvèrent quelques semaines plus tard l‘étrange projet du génois Christophe Colomb de trouver une route maritime pour se rendre aux Indes. (avril)

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Suite au « rêve héroïque et brutal » des conquistadors, le volume des marchandises déchargées à Séville connut une croissance sans précédent. Isabelle organisa ce commerce sur lequel l‘état prélevait son dû — Séville en retirant quelques miettes non négligeables : les navires marchands espagnols venant d’Amérique chaque année (17 600 entre 1505 et 1650), formant la flota, que protégeaient des navires de guerre, remontaient le Guadalquivir jusqu‘à la capitale de l’Andalousie, — à 60 km de l’océan — et y débarquaient les produits coloniaux : l’or, (au début celui des Aztèques et des Incas,) l’argent (du Potosi, du Mexique,) des produits, dont certains restèrent longtemps des curiosités tels que tabac, pomme de terre, haricot, ananas, vanille, sucre de canne, cacao, quinquina, indigo, bois précieux et tinctoriaux, + soieries et épices des Philippines, sans oublier le dindon et (au 18ème s,) la grosse fraise. Au cours du seul 16ème siècle, 150 tonnes d’or et 7500 tonnes d’argent transitèrent par Séville …et la contrebande en importa sans doute autant. La ville conserva le monopole de ces importations jusqu’au 18ème s.

Pour en revenir à la Cathédrale : il fut décidé que tous les sièges épiscopaux créés en Amérique dépendraient de l’Archevêque de Séville, bientôt promu patriarche. Il y avait là de quoi tourner la tête aux Sévillans ; vivant sur un nuage , ils allaient embellir un peu plus leur Catedral .

Ici, une remarque : l’art baroque, auquel nous reprochons souvent aujourd’hui d‘être hyper-orné, emphatique, ostentatoire, excessif, devait être très en vogue quand l’intérieur de l‘édifice a été aménagé ; il a dû enthousiasmer les nombreux Espagnols qui aiment les couleurs vives — l’or figure sur leur drapeau,— ainsi que courbes et contrecourbes et la représentation des passions fortes.  « Le Baroque a laissé à Séville un patrimoine dont il est difficile de trouver l‘égal en  Europe, »  écrivent fièrement Francisco Robles et Alvaro Pastor Torres dans leur « Histoire de Séville,» publiée en 2006 ; pour beaucoup de nos voisins d’outre-Pyrénées, cet art est tout simplement beauu ; (et qui sait ?  ils en voient peut-être la  « preuve,» en observant,narquois, le nombre des touristes venus de pays protestants béant d’admiration devant des œuvres que les troupes de Cromwell, entre autres, traitaient à coups de marteau!)

Il suffit de regarder les tableaux et le nom des grands peintres qui les ont signés : Zurbaran, (1598-1664,  Murillo, (1618-1682,) Valdès Leal,  (1622-1690,) Goya, (1746-1828,) (+ quelques Italiens,) pour voir que bien des oeuvres données ou léguées ont été ajoutées dans la Cathédrale au fil des siècles …là où il devait rester de la place, par ex. dans les 54 chapelles latérales. Il en va de même avec les objets liturgiques en or conservés dans la Salle du Trésor. D’où pouvait venir tant d’or ? —du moins une partie,— sinon des colonies d’Amérique ? Ainsi la Cathédrale a bénéficié des exactions commises outre-mer.

N’oublions pas l’influence de la Contre-Réforme, issue du Concile de Trente (1545-1563,)  pour expliquer les ors de la Catedral : alors que les Protestants choisissaient le dépouillement et l’austérité pour leurs lieux de culte et leurs services religieux, le « Décret sur les images sacrées » (1563) exalta les œuvres faisant appel aux sens mais empreintes de spiritualité de façon à faire passer un enseignement chrétien. Étaient justifiées aussi les cérémonies solennelles et la recherche du beau, les chasubles brodées de fils d’or, la lumière des cierges, le parfum de l’encens, la représentation des scènes bibliques, les chants, la décoration des autels et des retables : nous y voilà ! Séville, de ce point de vue, pouvait se considérer comme un modèle .

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L“époustouflant” retable de la Catedral , la décoration  de nombreuses églises sévillanes,   auront été réalisés grâce aux revenus du commerce. L’expression “le Siècle d’Or” qui désigne le 16ème siècle en Espagne est ici très justifiée, au sens littéral comme au sens figuré.
Le trésorier sévillan chargé de payer ouvriers et fournitures sur le chantier de construction de la Cathédrale n’a pas dû souffrir d’insomnies pour cause d’impécuniosité …comme ce fut le cas à Tours, par ex .

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Mais revenons à nos Sévillans.  Les malheureux ! ils ne se doutaient pas qu’ils mangeaient leur pain blanc, que le 17ème s  (surtout sa seconde moitié) allait leur apporter les revers de fortune, un déclin progressif (qui n’empêcha pas une floraison de chefs d’oeuvre picturaux,) une épidémie de peste qui tua près de la moitié d’entre eux (1649), etc ; Philippe III et Philippe IV , successeurs de Philippe II (mort en 1598 ) ne furent guère “à la hauteur,” le commerce faiblit, (baisse, puis effondrement des importations de métaux précieux de 1600 à 1630,) le centre de l’Espagne, semi-désertique, parcouru par d’immenses troupeaux de moutons, se  dépeupla ; la défaite de Rocroi,(1643) le Traité de Westphalie et la perte des Pays Bas (1648) firent perdre à l’Espagne son rang de grande puissance en Europe ; la pauvreté régna, hélas, pour des siècles : l’Espagne , qui aurait pu profiter de l’ afflux de richesses débarquées à Séville pour développer son économie, ne le fit pas ; sa prospérité factice (due à des importations ) n’eut qu’un temps : beaucoup d’or et d’argent ne fit que passer pour financer surtout des guerres… d’où regrets, nostalgie et amertume .

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Et l’Eglise dans cette Histoire ? Conformément à l’enseignement du Christ, l’Eglise s’est toujours chargée de l’aide aux pauvres,  (travail des diacres à l’origine,) d’où les appels à la générosité des fidèles. On a pu dire que, pendant des siècles et jusqu‘à une époque récente, l’Eglise était, dans les pays de vieille catholicité, la Sécurité Sociale (2) et, à un moindre degré, l’Education Nationale ; les deux sortes de clergé : le régulier et le séculier, différents ordres religieux se répartissant les tâches.

Les hommes d‘église en étaient conscients : ils n‘étaient que les usufruitiers et les gérants, non les propriétaires des revenus de leurs terres et des “biens d‘église” qui leur étaient donnés ou légués; ils savaient qu’ils ne devaient pas se les approprier, (en principe, les pauvres devaient être les « premiers servis ») et que Dieu leur demanderait des comptes au jour du Jugement .

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Au 18ème s. surtout, la philosophie des Lumières et le règne d’un    « despote éclairé,» Charles III, (qui voulait réduire l’influence des prêtres, expulsa les Jésuites , etc) suscitèrent des critiques “voltairiennes” : la religion catholique, avec ses mystères, son usage du latin, certains rites, leur paraissait obscurantiste,… les excès de l’Inquisition les indignaient ; les prêtres n’avaient-il pas une emprise très excessive sur le peuple ? Les contemplatifs n‘étaient-il pas inutiles dans une société qui estimait naturel que tout le monde travaille ? Les membres du haut clergé, surtout, se virent reprocher d‘être des nantis roulant carrosse, au doigt un anneau orné d’une pierre précieuse que des fidèles dociles baisaient en s’inclinant bien bas, des “princes” soucieux de “tenir leur rang,” contrairement à l’esprit de pauvreté des Évangiles.

Cela dit, même aujourd’hui au second millénaire, la profusion des ors interpelle les visiteurs de la Catedral et parfois les indigne. Aussi peut-on entendre des discussions comme celle-ci :
« Cette décoration “folle,” comme toutes les autres en ville, a au moins le mérite d’attirer beaucoup de touristes ; ce qui , par ces temps de crise (2010), est une aubaine, non ? »
— « N’empêche que nous sommes scandalisés : ce que nous reprochons aux responsables de la Catedral, c’est, dans le passé, de s‘être préoccupés — uniquement , aveuglément — de la décoration de leur église, en tournant le dos au commandement d’amour de l’Evangile,  (Pour un chrétien, chaque fois que vous secourez un pauvre, c’est le Christ  que vous aidez..) : les pauvres , je crains qu’ils n’aient été  en trente-sixième position dans les pensées du clergé! »

« Mais ne  reprochez pas  à des prélats nommés en des temps de vaches maigres les dépenses faites bien avant eux, au Siècle d’Or !»

« Soit, mais nous estimons que, lorsque la pauvreté s’est accrue de façon effrayante (13 000 pauvres à Séville pour une population de 300 000 âmes, vers 1636 :  « los mendigos pululaban,»)  une partie des ors, au moins , aurait pu être prélevée et convertie en espèces pour apaiser la faim des malheureux; mais ça, ils ne l’ont pas fait! »
—«  Mais… le pouvaient-ils ?
( a ) Comme nous l’avons vu, ils se savaient gérants (et non propriétaires ) des “biens d’Eglise,” donc ils ne pouvaient pas les aliéner ;
(b) Nous autres, hommes du 21ème siècle, tendons à juger le passé à travers notre hiérarchie des valeurs ; mais les hommes d’autrefois ne raisonnaient comme nous ; ils avaient davantage le sens du Sublime, le respect de la grandeur ; les chrétiens voyaient en Dieu le Créateur, le Très-Haut, le Tout-Puissant et ils s’inspiraient des formules : “Dieu premier servi,” ou   “Ad majorem Dei gloriam,”  “Pour une plus grande gloire de Dieu,” ce qui inévitablement devait être interprété en : “On ne saurait faire trop — trop grand, trop beau,— pour célébrer Dieu.”
Aussi les gestionnaires de la Catedral pouvaient décider des dépenses somptuaires sans que leur conscience proteste ; (de même chez les constructeurs de St Pierre à Rome »)

—« Ça alors ! avec de telles formules, on peut excuser les dépenses les plus extravagantes … Eh bien,  nous, soyons raisonnables ; essayons de savoir quelles sommes d’argent ont été englouties dans cette décoration et  quelles sommes au même moment ont servi à aider les miséreux ; cette comparaison permettra d’y voir plus clair.»
++ « Idée séduisante à première vue, mais—qui n’est pas réaliste, elle  va buter sur un obstacle de taille ; voici pourquoi : dans le Livre de comptes de la Cathédrale, vous allez, certes, trouver des frais de main-d’oeuvre ainsi que le prix des matériaux, métaux précieux compris ;
Du côté des hôpitaux, tels que l’Hospital de la Caridad, vous allez trouver peut-être le prix des aliments et des préparations, produits quantifiables, comme les matériaux tout à l’heure.

En revanche, les frais de main d’oeuvre ici sont inexistants ou proches de zéro ; parce qu’ici  il s’agit de services caritatifs rendus par les membres d’une Confrérie qui n‘étaient pas payés : quand un Miguel Mañara (3), à l’“Hospital de la Caridad,”  secourait un mendiant trouvé inanimé dans la rue et le portait à l’ infirmerie, il n’y avait pas toujours un écrit pour rendre compte de son action — encore moins du temps qu’il y passait ! »

Finalement on arrive à cette conclusion mélancolique concernant la “folie” des trésoriers de la Catedral : on ne peut pas savoir s’ils ont été éblouis par l’or au point d’en oublier le commandement d’amour des Evangiles …. et le saura t-on jamais ? On peut avoir des soupçons mais on n’a pas de preuves .

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(1) Hauteur de la voûte à Beauvais aujourd’hui : 48 m                           (2) Formule d’Alain Lipietz , dans “Le Monde”                                                      (3) Personnage du 17ème s.,(1627-1679) célèbre à Séville , sa ville natale . Fils d’un riche marchand d’origine corse et d’une Espagnole, Miguel Mañara mena d’abord une vie insouciante et dissipée , mais fut éprouvé par la mort de son père , de ses frères aînés , puis de son épouse ; peu après il découvrit la misère dans la rue et connut une crise personnelle qui l’amena à se remettre en question , puis à se convertir . Membre laïque d’une confrérie (“la Hermandad de la Santa Caridad”) qui l‘élut bientôt à sa tête ,(au départ , elle enterrait surtout les morts de la rue et les noyés, ) il en rédigea la règle , fonda l’“Hospital de la Caridad” près des quais ,( azulejos et tableaux remarquables de Murillo , dont quatre furent volés vers 1810-1812  par le maréchal Soult… qui avait besoin d’oeuvres d’art pour décorer son  château.) Miguel Mañara secourut les miséreux avec un dévouement extraordinaire ; il fit respecter la dignité des pauvres, « nos maîtres et seigneurs,» en cela il était en avance sur son temps — de même , il aurait voulu que les catholiques lisent plus fréquemment la Bible . A sa mort , il demanda à être enterré sous un seuil par humilité ; de nombreux Sévillans le pleurèrent .

Destinée posthume singulière : Beaucoup de Sévillans vous disent que la première partie de la vie de Miguel Mañara aurait inspiré l’histoire de Don Juan  (“thèse“qu’on trouve chez Alexandre Dumas et Milosz,) ce qui est peu crédible, puisque l’histoire de ce personnage sévillan : don Juan Tenorio , existait auparavant avec son dénouement “infernal” : Tirso de Molina en fit une comédie jouée 2 ans avant la naissance de Miguel Mañara !
Par son rayonnement , Miguel Mañara  est un peu pour les Espagnols l‘équivalent de Saint Vincent de Paul pour les Français ; aussi a t il été déclaré vénérable par Jean-Paul II .
Devant l’hospice-hôpital fondé par lui, une statue le représente secourant un jeune qu’il porte dans les bras .

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