Des chiens, des chats et des maîtres

I) MON CHIEN , MON BON GROS CHIEN
(écrit en pensant à S…, setter irlandais)

“ Mon chien , mon bon gros chien ,
Quand il m’entend au p’tit matin ,
Ouvre un oeil , puis vers moi s‘élance
Et déborde d’ exubérance :
Il rit , il pleure ,il devient fou ,
Il chante , il danse , il s‘émerveille !
Puis , se dressant , il aime itou
M’ chatouiller l’ visage et le cou ,
+ des bisous dans les oreilles !

Mon chien , mon bon gros chien ,
Vient près de moi et se tortille ;
Posant sa têt’ sur mes genoux ,
Il chavire, il m’ fait les yeux doux :
“Le coq chante , patron , le soleil brille ,
Les giboulées , tu sais , sont loin ;
Nous pouvons nous mettre en chemin ;
Je fouillerai le coeur des haies
Et toi de champignons tu auras ta poëlée “.

Mon chien , mon bon gros chien
Vient contre moi et il murmure :
“Tu le sais bien : tes trois garçons
Me mènent parfois la vie dure
Mais devant eux , tu sais , je fonds ;
Ce que je dois faire aujourd’hui ?
Je dois garder le plus petit ;
Après , je répète à l‘école –

Du grand méchant loup j’ai le rôle ;
Et enfin j’irai au marché
Avec des sous dans mon panier ;
Grandes joies , moments difficiles ,
Ce n’est pas un fleuve tranquille !

Mon chien , mon bon gros chien ,
Vient la tête basse et m’avoue :
Je suis sorti dans le jardin ,
Sous le crachin et dans la boue
Malgré ton interdiction ;
Là j’ai vu s’enfuir Aubeurnoir ,
Le plus retors des chats de Loire ;
Au lieu de chercher la bataille
Il a filé dans les broussailles ;
Je n’ai pas saisi tout de suite
La perfidie de sa conduite :
Sachant que je serais grondé ,
Du haut d’un mur il souriait ;
Eh oui , j’ai sali les tapis
Et au piquet j’ai été mis.

Mon chien , mon bon gros chien
Vient contre moi et me confie :
“ Te souviens-tu d’ hier, de l’ étang ,
Du loriot dans la prairie
Et de la fête du printemps ?
C’est là que j’ai vu la plus belle
Frisée comme une jeune agnelle ,
Je pense à elle tout le temps !
Maître, je t’en prie , téléphone ,
Que j’ revoie l‘élue de mon cœur ;
Elle est si douce et si mignonne
Que loin d’elle , crois-moi , je meurs !

Mon chien , mon gentil chien
Vient à moi , puis lève une patte
Et prêt’ serment :
(Il a vu ça à la télé ,
C’est fou ce qu’il peut observer )
“Ce n’est pas moi , j’te jur’ , qui ai volé la tarte
Laissée imprudemment
A la portée des chats et autres malfaisants !
Je suis , moi , de la vieille école :
“Pas d’ grignotage hors des repas !”
Ma mère avait de ces paroles
Qui ont fermé mon estomac ! “

Mon chien , mon bon gros chien
A mesur’ que la soirée passe ,
Sait bien que dans une heure ou deux
Il devra gagner sa paillasse ;
Il est à mes pieds mais nerveux ;
M’est avis qu’il course en sourdine
Tous les lapins de la colline ;
L’horloge dit : “il faut dormir !”
Il ouvre un oeil pour fair’ plaisir ;
L’air chien battu , il craint de voir
Sa grande idole disparaître
Et d’se retrouver dans le noir
Dans l’horrible noir , sans son maître !”

————————-

II ) LES HUMAINS
Un maître de chien ou de chat
Tient un filon inépuisable
Dans leurs moeurs , leurs jeux ,leurs exploits ,
Leurs gamineries mémorables ;

Pour des enfants , c’est merveilleux
De découvrir la gentillesse
D’un animal joueur comme eux,
Et comme eux aimant la tendresse ;

Mais même un bambin qui s’amuse
Se sent très tôt supérieur
Aux animaux , et il abuse
De ses “frères inférieurs” ;

“ Il fait la joie de la famille “
Me dit le maître d’un griffon ;
“ Mais nos garnements le houspillent
Et l’attrapent par la toison .”

“ Tout en suçotant des bonbons ,
Ils lui jettent une limace ,
Après quoi le pauvre glouton
Se tord de dégoût et recrache ; “

“ Bonasse , il se laisse affubler
D’un masque de la mi-carême
Ou des vieilles tentures qu’aiment
Les fantômes dans le grenier ; “

“ Mais quand nos enfants le couronnent
Aux cris de :” Vive notre Roi !”
Leur raillerie le met en rogne :
Et il gronde , gronde tout bas .”

Si l’on persiste dans le rire ,
Il découvre toutes ses dents !
Et , dernier signe avant le pire ,
Ses yeux flamboient , inquiétants !

Tout à coup , retour à la paix !
Plus de signe de fâcherie ,
Il efface tout ? il oublie ?
C’est la crème des chiens d’arrêt !”

( Un naturaliste , je pense , Pourrait trouver dans ce discours
Quelques onces d’expérience
Riches d’un réciproque amour .” )

———————————-

Il est des chiens dont le regard ,
Dit à l’homme : “ Je suis ton frère “ ;
Et même les yeux d’un gros lard
Renferment leur part de mystère ;

Dites-moi pour quels avantages
Un loup jadis s’associa
Avec un Cro-Magnon sauvage
Capable d’en faire un repas ?

Qu’est-ce donc qui le motiva
A traverser la vaste terre
Qui le coupa de sa taïga ,
De sa vie libre et solitaire ?

Ce passage , je crois , s’explique
Par le prodige qu’est le feu ,
Phare dans la nuit , magnétique !—
Le loup s’approcha peu à peu ;

Dès lors , sauvageon encor tendre,
Trouvant chez l’homme un peu d’ amour,
Ne se laissa t il pas surprendre
Dans les filets du non-retour ?

Et pourquoi les pas en avant
Du chien vers plus d’intelligence
Ont-ils cessé — apparemment ?
( Est-ce là de l’outrecuidance ?)

Le Créateur a t-il voulu
Nous rappeler nos origines ?
Nous avons reçu beaucoup plus …
A nous de nous en montrer dignes .

———————–

Un chien par sa seule présence
Nous arrache à bien des soucis ,
Sommes-nous tristes ? son silence
En fait un véritable ami ;

Qui n’est pas heureux parmi vous
Quand votre chien , dans son langage ,
Tête posée sur vos genoux ,
Vous rend très tendrement hommage ?

Pour une âme désenchantée
L’animal est un presqu’ enfant
Un nounours ou une poupée
Pleine de vie , un confident ;

A cet ami peu ordinaire
L’adoptant paie un beau manteau
Et fête son anniversaire
Avec bougies sur le gâteau ;

Et quand il passe une commande
Au boucher du supermarché ,
“ Je veux deux portions de viande
Prises dans le même filet “;

Puis il le traîne sous la douche
Et de bulles d’or le couronne ,
Le soir , en retapant sa couche,
S’indigne :” Hein ? Cochon ! tu grognes ?! “ .

“ Sais-tu qu’une jolie griffonne
Fait les yeux doux à ton labrit ?
— Eh bien , tant pis pour la mignonne,
Je garderai mon chien ici !”

“A cette saison de l’année ,
A travers l’instinct animal ,
Je revis l‘épreuve passée ,
La brûlure qui me fait mal “.

—- “ Eh bien moi, je veux pour ma chatte
Dans mon jardin un monument
Où elle imprimera ses pattes
Dans un mortier de ciment blanc ; “

Venue à moi en confiance ,
Souveraine , elle m’a choisi(e)
Et contre mon coeur s’est blottie ,
Ce fut son acte d’allégeance ;

“Il arrive qu‘à ma Princesse
Une tête ne revient pas ,
Alors elle quitte la pièce —
Le discret message des chats .

“ En voyant ma belle odalisque
Aujourd’hui , qui peut deviner
Que , jeune , elle devait sauter
Dans les cercles de feu d’un cirque ?

Mais pour elle le plus pénible ,
Fut de s’entendre commander
Par les cris d’un fou irascible
Qui répétait : “ J’vais te mater !”

“ Un serpent fut mis en déroute
Récemment devant mon portail ;
Par qui ? Ça ne fait aucun doute – Grand merci à l’ épouvantail !”
Les maîtres , même affectueux ,
Ont la baguette autoritaire
Lorsque leur protégé ne veut
Pas marcher droit comme Mèmère/Pèpère

Le bel animal qu’ils cajolent
Doit bien se tenir au salon ,
Sur les tapis s’oublie l’idole ?
“ Ah ! non , c’est trop ! plus de pardon !”

Êtres passés par la souffrance ,
Les maîtres ont leur dignité ;
Leur philosophie , en revanche ,
Laisse beaucoup à désirer :

Dans les grands repas de famille ,
Ils rasent parents et amis
En célébrant leur fils — ou fille —
Avec leurs photos à l’appui !

Et , comble du déraisonnable ,
Ils exaltent les animaux ,
Les comparant à nos semblables ,
__ Et les placent beaucoup plus haut__ !

MORALITE
Non ! C’en est trop ! Quittez la table !
— Tant pis s’ils y voient un affront ! — ,
Après quoi , face à vos semblables ,
Faites appel à leur raison !

Si leurs propos restent hostiles
Et qu’ils approuvent les raseurs,
Ne les traitez pas d’imbéciles ,
Ils souffrent encore en leur coeur ;

Beaucoup d’eau coulera en Loire
Avant qu’ils ne changent d’avis
Tant ils se repassent l’ histoire
De leur vie gâchée par autrui ;

Il vous faudra — oui , patience ! —
Reconstituer brin à brin
L‘étoffe de la confiance
Déchiquetée par leur prochain !