Le corbeau, le lapin et le renard

L‘été, quand le soleil accable la Touraine,
Il est bien naturel de faire marienne (1);
Que l’on somnole alors , qu’on médite ou qu’on rêve ,
O merveille ! la vie nous accorde une trêve !

Mais un jeune lapin disait que ce repos
Lui était plus odieux que le temps le plus chaud ;
A l’heure où ses parents exigeaient le silence,
Il aimait les braver par quelque impertinence ;
Un jour ce révolté, encor chaud de colère,
(Il venait en sifflant de réveiller ses frères)
S‘éloignait peu à peu du parental terrier
Quand il vit un corbeau sur un arbre perché,
Les yeux à demi clos, somnolent et repu,
Un gros chien écrasé fournissant ses menus ;
Alors notre lapin joua la déférence ¨:
“ Ô maître , renommé pour votre indépendance,
Dites-moi “, lui dit-il “ est-il judicieux
De rester inactif à cette heure en ces lieux ? “
L’oiseau, se rengorgeant sous ces douces paroles ,
Poussa des cris perçants à la façon des grolles,(2)
Ce qui eut pour effet d‘éveiller un goupil
Qui tomba, tel l‘éclair, sur le pauvre connil.(3)

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Le corbeau de sa mort n’eut guère de chagrin
D’autant qu’il profita des restes de lapin ;
Et, loin de s’accuser d’avoir causé sa perte,
Il cria que Jeannot avait été bien bête,
Qu’il aurait pu s’enfuir, entraîner l’ennemi
Dans les lentilles d’eau qu’on prend pour un tapis,
Ou aurait pu ruser, se dire contagieux
Et puis, hop ! détaler en lui criant : “Adieu ! “…
“ Ah ! Les rampants “, dit – il, “ne sont pas très subtils :
Ils n’ont pas la hauteur de vue des volatiles ! “

Pouvait-il se douter, cet orgueilleux censeur,
Que, quelques mois plus tard, dans le même bocage,
Il serait la risée d’un peuple gouailleur
Qui lui crierait : “ Eh là ! Maître, où est ton fromage ? “

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On entend discourir chez nous de telles grolles :
Des gens sûrs d’eux pour qui l’espèce humaine est folle
Et qui ,dans l’océan de folie ambiante ,
Se croient les seuls rochers brisant les déferlantes ;
Les grands dérèglements du monde leur confirment
Ce dont ils se doutaient : eux seuls , seuls , sont sublimes !
Et pour eux Internet , les forums , la Télé
Concentrent les virus de l’imbécillité .
Avec ça , bien français , d’infos grands dévoreurs ,
Ils s’esclaffent devant la bêtise et l’erreur ,
Mais , dans leur myopie , ne se voient pas blâmables
Quand ils font les mêmes faux-pas que leurs semblables ;
A force de pointer les sottises d’autrui ,
Ils en viennent à dessécher leur propre esprit ;
Enjoués au départ , on entend qu’ils ricanent
Tant leurs têtes de turcs leur semblent de vrais ânes . .
Les années en passant font le vide autour d’eux :
Épouse , enfants , amis, fuient leur air soucieux .
Quelques-uns sont montés contre le Créateur
Qui ne leur fait jamais , pensent-ils , de faveur
Alors qu’ils espéraient , au vu de leurs mérites ,
Qu’ils ne verraient jamais leur santé décrépite ;
Ils constatent bientôt le plus humiliant :
Leur esprit , jusque là si vif , va déclinant ;
Arrive l‘âge enfin où , pour ces solitaires ,
Tout ce qui est humain fait bouillir leur colère ;
L’amour , l’amour d’autrui leur échauffe la bile ,
Ils hurleraient si vous leur lisiez l’Evangile !
Ils attendent leur fin d’un air supérieur ,
Tout prêts à quereller aussi le Créateur !

(1) Marienne = méridienne , sieste
(2) grol(l)e = corbeau,freux, (mot de l’Ouest de la France)
(3) Con(n)il : ancien nom du lapin