Des étudiants discutent de Cyrano

Notre ami Denis, hier, ne se sentait plus :  il trouve, lui, qu’Edmond Rostand était génial, que Cyrano de Bergerac est un chef d’œuvre éblouissant, même hors scène, à la lecture .

DENIS AMATEUR DE THÉÂTRE : Il est vrai que la tirade du nez (entre autres) est très drôle et brillante, ou comme disait un grand critique du XXème siècle : “pleine de verve, de fantaisie,  de finesse, d’ humour, d’autodérision et certains diront même : d’humilité “. Toute la pièce est très enlevée  … mais il faut le reconnaître : certains aspects sont déplaisants : l’exaltation cocardière de la Gascogne par ce Gascon me tape un peu sur le système — ce que le d’Artagnan d’Alexandre Dumas n’a jamais fait .

FRANCOIS : Oui, ce personnage me gêne parfois moi aussi : je sais qu’au théâtre on ne fait pas dans la nuance, mais que Cyrano parle avec emphase et suffisance, qu’il défie toute l’assistance dans le théâtre de Bourgogne, c’est déjà  difficile à avaler ; mais qu’en plus il menace et raille ses contradicteurs, qu’il distribue gifles et coups de pied aux fesses, qu’il aille jusqu’à décréter que le spectacle du jour, La Clorise, ne vaut rien et  qu’il interdise à l’acteur Monfleury de jouer, là vraiment, y a d’l’abus : il me fait penser à ces partisans des dictateurs qui brûlaient des livres ou qui forçaient leurs adversaires à boire de l’huile de ricin, voyez qui je veux dire ?

ARTHUR Ho ! les gars, mollo ! Juger Cyrano à l’aune de notre époque est injuste. Et surtout, vous perdez de vue l’essentiel : ne voir en lui que le bretteur vantard et provocateur, c’est très très injuste,  d’autant que sa conduite n’obéit pas du tout aux consignes d’un parti ; c’est un individualiste et un fameux  original : c’est aussi un esprit vif, inventif, fantaisiste, généreux, chaleureux, avec plusieurs siècles d’avance sur son temps : il a imaginé un  voyage  à la lune, avec, il est vrai, les moyens que nous jugeons aujourd’hui dérisoires ; il nous dit qu’il a des lettres et il nous le démontre,– avec quel brio! — lui qui compose un sonnet tout en se battant  en duel avec un être insignifiant…qu’il ridiculise !  Et la tirade du nez, vous l’avez dit, est très drôle, mais au fond très poignante, puisqu’il se juge  si grotesque qu’il désespère d’être jamais aimé d’une femme . Voilà sa blessure intime, qu’il assume courageusement par l’humour. Finalement, chez lui, le positif l’emporte amplement sur le négatif  .

Et Roxane ? Ah, cette chère Roxane ! Cette précieuse belle et délicate a l’air un peu diaphane au départ ; mais romanesquement, comme une héroïne de la Fronde, elle se lance dans une action d’éclat en menant son carrosse ravitailleur au travers des lignes d’assiégeants, ce qui n’était pas sans  risques. Et puis, dans le dernier acte du drame, fine mouche ! elle devine intuitivement le véritable auteur des déclarations enflammées qu’elle attribuait jusque là à Christian…( Ici je remarque que la psychologie des personnages, si intéressante soit-elle, ne doit pas nous faire perdre de vue les contraintes et les conventions théâtrales : dans la scène du balcon, peu importe la vraisemblance : il faut que Roxane ne se doute pas de la supercherie, c’est absolument nécessaire à l’intrigue.)

THOMAS, PSYCHOLOGUE : Au niveau de la mise en scène — ça, c’est mon truc,– il est vrai que la scène du balcon est le moteur turbo de la production, elle en délimite le périmètre et en booste le déroulé. Le personnage de Roxane, jeune précieuse tendance (fashionista ?) et obsédée par le look, ne connaîtra le voyage initiatique qui lui permettra de se construire qu’un peu plus tard, lors de sa chevauchée improbable — performée avec panache,— qui lui permet de materner les assiégés. Oui, alors que Cyrano n’évolue pas, Roxane, elle, mature sous nos yeux jusqu’aux ultimes instants du dernier acte.
Jusque là tout est cool. Pour autant, peut-on dire qu’Edmond Rostand a bien géré sa mise en scène ? Hum ! Selon moi il a scoré de façon confusante, comme s’il ne disposait pas de recette alternative . La technostructure de sa  pièce, la staticité  de Roxane et de Christian m’interpellent, pour ne pas dire plus. J’ai envie de leur crier :”Soyez un peu plus hot !” Après la scène du balcon où ils étaient séparés, il eût été naturel que les deux amoureux, au lieu d’en rester là, passifs comme les chats empaillés de l’ancienne Egypte, courent l’un vers l’autre, impulsés par la dynamique de leur moi profond, qu’ils se jettent et se roulent à terre ou sur un divan, qu’ils s’étreignent et copulent devant nous, comme dans toutes les productions d’aujourd’hui… Autre progrès admirable de la mise en scène contemporaine : alors que deux amoureux discutent face à face vivement, soudain, vlan ! le garçon (ou la fille ) flanque à l’autre une grande baffe qui le fait vaciller quelque peu. Là-dessus, ils reprennent leur conversation et bientôt que voit-on ? leurs visages se rapprochent de plus en plus…et  ils échangent, les yeux fermés, un long, un vrai baiser. Vous reconnaissez là une innovation, états-unienne à l’origine, que j’appellerai “le marivaudage hollywoodien “—nous autres, Français, l’acclimatons peu à peu dans notre théâtre aujourd’hui, non sans rencontrer quelque résistance…pourtant il y a là un élément nouveau, paramétrable et profond, non ? D’après l’intensité et la durée des deux actions, la réaction du -ou de la giflé(e) permet de mesurer l’ardeur amoureuse de l’autre, condition du bonheur. Puisque Rostand ne nous présente pas de telles pépites, c’est à nous d’en benchworker. D’ailleurs la révolution culturelle féministe nous y incite : ce double progrès confèrerait à l’opus rostanidien  une dimension existentielle supplémentaire,  aussi géniale que la révolution copernicienne, qui impacta la weltanschauung de son temps, ou  les premiers pas de l’homme sur la lune, progrès dont doit être crédité surtout le génie de notre époque : Sigmund Freud. Honneur et gloire à ce découvreur génial, dont l’œuvre libératrice et porteuse de bonheur, encore aujourd’hui, impacte tant de concepts dépassés, nous conscientise par son iconoclasme jubilatoire, et repousse les limites de nos potentialités psycho-relationnelles !

 

 

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