Des étudiants discutent de Cyrano

Notre ami Denis, hier, ne se sentait plus :  il trouve, lui, qu’Edmond Rostand était génial, que Cyrano de Bergerac est un chef d’œuvre éblouissant, même hors scène, à la lecture .

Il est vrai que la tirade du nez (entre autres) est très drôle et brillante, ou comme disait Denis : “pleine de verve , de fantaisie,  de finesse, d’ humour, d’autodérision  et certains diront même : d’humilité “. Toute la pièce est très enlevée  … mais il faut le reconnaître : certains aspects  sont déplaisants  :  l’exaltation cocardière de la Gascogne par ce Gascon me tape un peu sur le système — ce que le d’Artagnan d’Alexandre Dumas n’a jamais fait .

Oui , ce personnage me gêne parfois, moi aussi : je sais qu’au théâtre on ne fait pas dans la nuance , mais  que Cyrano   parle avec  emphase et  suffisance  , qu’il défie toute l’assistance dans le théâtre de Bourgogne , c’est déjà  difficile à avaler ; mais qu’en plus il menace et raille ses contradicteurs, qu’ il distribue gifles et coups de pied aux fesses ,   qu’il aille jusqu’à décréter que le spectacle du jour ,  La Clorise , ne vaut rien et  qu’il interdise à l’acteur Monfleury de jouer,    là vraiment , y a d’l’abus  :  il me fait penser à ces partisans des dictateurs  qui brûlaient des livres ou  qui forçaient  leurs  adversaires à boire  de l’huile de ricin , voyez qui  je veux dire ?

Ho ! les gars , mollo !  Juger Cyrano à l’aune de notre époque est injuste. Et surtout, vous perdez de vue l’ essentiel  :  ne voir en lui que  le  bretteur vantard et provocateur , c’est très très  injuste,  d’autant que sa conduite n’obéit pas du tout aux consignes d’un parti ; c’est un individualiste et un fameux  original : c’ est aussi   un esprit  vif , inventif  , fantaisiste, généreux , chaleureux , avec plusieurs siècles d’avance sur son temps :  il a imaginé un  voyage  à la lune ,  avec, il est vrai ,  les moyens que nous jugeons aujourd’hui dérisoires  ; il nous dit qu’il a des lettres et il nous le démontre, —  avec quel brio ! –,  lui qui compose un sonnet tout en se battant  en duel avec un être  insignifiant — qu’il ridiculise !  Et la tirade du nez , vous l’avez dit , est très drôle , mais au  fond très poignante , puisqu ‘il se juge  si grotesque qu’il désespère d’être jamais aimé d’une femme . Voilà sa blessure intime, qu ‘il assume courageusement par l’ humour  . Finalement, chez lui , le  positif  l’emporte amplement sur le négatif  .

Et Roxane ? Ah , cette chère Roxane ! Cette précieuse belle et délicate a l’air un peu diaphane au départ  ;  mais romanesquement , comme une héroïne de la Fronde , elle se lance dans une action d’éclat en menant son carrosse ravitailleur au travers des lignes d’assiégeants , ce  qui n’était pas sans  danger . … Et puis,  dans le dernier acte du drame , fine mouche !   elle devine  intuitivement le véritable auteur des déclarations enflammées qu’elle attribuait jusque là à Christian .   (   Ici  je remarque que la psychologie des personnages , si intéressante soit-elle , ne doit pas nous faire perdre de vue les contraintes et les conventions théâtrales :  dans la scène du balcon  , peu importe la vraisemblance : il faut   que Roxane ne se doute pas de la supercherie , c’est absolument nécessaire à l’intrigue.  ….)

Au niveau de la mise en scène — ça, c’est mon truc — il est vrai que  la scène du balcon est le moteur turbo de la production  , elle en délimite le périmètre et en booste le déroulé .  Le personnage de Roxane ,  jeune précieuse tendance  ( fashionista ?) et obsédée par le look, ne connaîtra le voyage initiatique qui lui permettra de se construire   qu’un peu plus tard , lors de sa chevauchée improbable  — performée avec panache — qui lui permet de materner les assiégés  . Oui , alors que Cyrano n’évolue pas , Roxane, elle ,  mature sous nos yeux jusqu’aux ultimes instants du drame….

Jusque là tout est cool . Pour autant , peut-on dire qu’Edmond Rostand a bien géré sa mise en scène ? Hum ! Selon moi il a scoré de façon confusante , comme s’il ne disposait pas de recette alternative . La technostructure de sa  pièce ,   la staticité  de Roxane et de Christian m’interpellent , pour ne pas dire plus  . J’ai envie de  crier :” soyez un peu plus hot  ! “.   Après la scène du balcon où ils  étaient séparés , il eût été naturel que les deux amoureux  , au lieu d’en rester là , passifs  comme les chats empaillés de l’ancienne Egypte , courent l’un vers l’autre, impulsés par la dynamique de leur moi profond ,   qu’ils se jettent et se roulent à terre ( ou  sur  un divan ), qu’ils s’étreignent et copulent devant nous , comme dans toutes les pièces , films et opéras  d’aujourd’hui …. Autre progrès admirable de  la mise en scène contemporaine :  alors que deux amoureux discutent face à face vivement  , soudain , vlan ! le garçon (ou la fille ) flanque à l’autre une grande baffe qui le fait vaciller quelque peu  . Là-dessus , ils reprennent leur conversation et bientôt que voit-on ?  leurs visages se rapprochent de plus en plus  …et  ils échangent alors, les yeux fermés , un long , un vrai baiser . Vous reconnaissez là une innovation , états-unienne à l’origine  , que j’appellerai “le marivaudage hollywoodien “– nous autres , Français , l’acclimatons peu à peu dans notre théâtre aujourd’hui , non sans rencontrer quelque résistance  –et là il y a  un élément nouveau , paramétrable et  profond , non ? D’après l’intensité et la durée des deux actes , le–ou la giflé(e) peut mesurer 1 ) l’ardeur amoureuse de l’autre, et  2 ) le degré de virilité du jeune homme . Puisque Rostand ne nous présente pas de telles pépites , c’est à nous d’en créer . D’ailleurs  la révolution culturelle  féministe nous y incite ,– –ce double progrès confèrerait à l’opus rostanidien  une dimension existentielle supplémentaire ,  aussi géniale que la révolution copernicienne , qui impacta la weltanschauung  de son temps , ou  les premiers pas de l’homme sur la lune , progrès  dont doit être crédité surtout  le génie  de notre époque  : Sigmund Freud ,—   Honneur et gloire à ce grand  maître à penser , ce découvreur génial  , dont l’œuvre libératrice et porteuse de bonheur ,  encore aujourd’hui , impacte tant de concepts dépassés , nous conscientise par son iconoclasme jubilatoire , et repousse les limites de nos potentialités psycho-relationnelles !

 

 

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