Des étudiants discutent de Cyrano

SOPHIE, ETUDIANTE EN LETTRES  : Même à la lecture, hors scène, Cyrano de Bergerac est un chef d’oeuvre éblouissant ; Rostand a réalisé un tour de force littéraire : les dialogues chez lui sont en alexandrins et pourtant ne sont pas rasoirs mais vivants et très enlevés, parce que l’action est rapide et qu’il tronçonne ses vers constamment en grand virtuose. Ainsi il réunit les qualités de la poésie et de la prose. Même la tirade du nez (pourtant assez longue) est très drôle et brillante, ou comme disait un grand critique du XXème siècle : « pleine de verve, de fantaisie, de finesse, d’humour, d’autodérision et certains diront même : d’humilité.»

FREDERIC   « Mais la présentation cocardière de la Gascogne et des Gascons me tape un peu sur les nerfs : je sais qu’au théâtre on ne fait pas dans la nuance, mais que Cyrano parle avec emphase et suffisance, qu’il défie toute l’assistance dans le théâtre de Bourgogne, c’est déjà  difficile à avaler ; et qu’en plus il raille ses contradicteurs, qu’il distribue gifles et coups de pied aux fesses, qu’il aille jusqu’à décréter que le spectacle du jour, La Clorise, ne vaut rien et  qu’il interdise à l’acteur Monfleury de jouer, là vraiment, y a d’l’abus : il me fait penser à ces partisans des dictateurs qui brûlaient des livres ou qui faisaient ingurgiter de l’huile de ricin aux opposants, voyez qui je veux dire ? »

ARNAUD : « Ho ! les gars, mollo ! Juger Cyrano à l’aune de notre époque est injuste. Cette comédie date de 1897 , elle réagit contre le symbolisme et le naturalisme qui régnaient alors; elle témoigne d’une exaltation patriotique qui ne va pas sans excès, je vous l’accorde. Mais ne perdons pas de vue l’essentiel : pour moi, que que l’oeuvre soit populaire sans être vulgaire , ça tient du miracle ! Ne voir en Cyrano que le bretteur vantard et provocateur, c’est très très injuste, d’autant que sa conduite n’obéit pas du tout aux consignes d’un parti ; c’est un individualiste et un fameux original : c’est aussi un esprit vif, inventif, fantaisiste, généreux, chaleureux, avec plusieurs siècles d’avance sur son temps : il a imaginé un voyage  à la lune avec, il est vrai, des moyens que nous jugeons aujourd’hui dérisoires ; il nous dit qu’il a des lettres et il nous le démontre– avec quel brio! — lui qui compose un sonnet tout en se battant en duel avec un être insignifiant…qu’il ridiculise ! La tirade du nez, vous l’avez dit, est très drôle mais au fond très poignante, puisqu’il se juge si grotesque qu’il désespère d’être jamais aimé d’une femme ; voilà sa blessure intime, qu’il assume courageusement par l’humour. Finalement, chez lui, le positif l’emporte amplement sur le négatif .»

JEAN  : «  Et Roxane ? Ah, cette chère Roxane ! Cette précieuse belle et délicate a l’air un peu diaphane au départ ; mais romanesquement, comme une héroïne de la Fronde, elle se lance dans une action d’éclat en menant son carrosse ravitailleur au travers des lignes d’assiégeants, ce qui n’était pas sans risques. Et puis, dans le dernier acte du drame, son intuition féminine lui fait deviner le véritable auteur des déclarations enflammées qu’elle attribuait jusque là à Christian..»

ISABELLE : « Allons donc !  Si elle était aussi fine mouche que tu dis, elle aurait deviné la vérité depuis belle lurette. Mais en fait, dans tout théâtre, la psychologie des personnages, si intéressante soit-elle, ne doit pas faire perdre de vue les conventions et les contraintes dramatiques ; dans la scène du balcon déjà, peu importe la vraisemblance : IL FAUT que Roxane ne se doute pas de la supercherie, c’est absolument nécessaire à l’intrigue, sinon toute la pièce s’effondre…»

THOMAS, PSYCHOLOGUE : « Au niveau de la mise en scène — ça, c’est mon truc,– il est vrai que la scène du balcon est le moteur turbo de la production, elle en délimite le périmètre et en booste le déroulé. Le personnage de Roxane, jeune précieuse tendance (fashionista ?) et obsédée par le look, ne connaîtra le voyage initiatique qui lui permettra de se construire qu’un peu plus tard, lors de sa chevauchée improbable — performée avec panache,— qui lui permet de materner les assiégés. Oui, alors que Cyrano n’évolue pas, Roxane, elle, mature sous nos yeux jusqu’aux ultimes instants du dernier acte.
Jusque là tout est cool. Pour autant, peut-on dire qu’Edmond Rostand a bien géré sa mise en scène ? Hum ! Selon moi il a scoré de façon confusante, comme s’il ne disposait pas de recette alternative . La technostructure de sa  pièce, la staticité  de Roxane et de Christian m’interpellent, pour ne pas dire plus. J’ai envie de leur crier :”Soyez un peu plus hot !” Après la scène du balcon où ils étaient séparés, il eût été naturel que les deux amoureux, au lieu d’en rester là, passifs comme les chats empaillés de l’ancienne Egypte, courent l’un vers l’autre, impulsés par la dynamique de leur moi profond, qu’ils se jettent et se roulent à terre ou sur un divan, qu’ils s’étreignent et copulent devant nous, comme dans toutes les productions modernes… Autre progrès admirable de la mise en scène contemporaine : alors que deux amoureux discutent face à face vivement, soudain, vlan ! le garçon (ou la fille ) flanque à l’autre une grande baffe qui fait vaciller l’autre. Là-dessus, ils reprennent leur conversation et bientôt que voit-on ? leurs visages se rapprochent de plus en plus…et  ils échangent, les yeux fermés, un long, un vrai baiser. Vous reconnaissez là une innovation états-unienne à l’origine, que j’appellerai  « le marivaudage hollywoodien »—nous autres, Français, l’acclimatons peu à peu dans notre théâtre aujourd’hui, non sans rencontrer quelque résistance…pourtant il y a là un élément nouveau, paramétrable et profond. D’après l’intensité et la durée des deux actions, la réaction du -ou de la giflé(e) permet de mesurer l’ardeur amoureuse de l’autre, condition du bonheur. Puisque Rostand ne nous présente pas de telles pépites, c’est à nous d’en benchworker, non ? D’ailleurs la révolution culturelle féministe nous y incite : ce double progrès confèrerait à l’opus rostanidien  une dimension existentielle supplémentaire, aussi géniale que la révolution copernicienne, qui impacta la weltanschauung de son temps, ou  les premiers pas de l’homme sur la lune, progrès dont doit être crédité surtout le génie de notre époque: Freud. Honneur et gloire au grand Sigmund, dont l’œuvre libératrice et porteuse de bonheur impacte tant de concepts dépassés, nous conscientise par son iconoclasme jubilatoire, et repousse les limites de nos potentialités psycho-relationnelles ! »

 

 

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