Quand tu dis qu’un avion _se crashe_

Cher Manu , passeur de nouvelles
Et chroniqueur de notre temps ,
Toi qui fus de nos jeux d’enfants ,
Permets que ton amie Noëlle
Te gronde … affectueusement :

Quand tu dis qu’un avion se crashe ,
(Voilà bien les mots des médias !)
Eh bien, en mon esprit étroit,
Moi, je vois — ou j’entends — qu’on crache,
Et bien des gens sont comme moi ;

Un crachat joue à “pigeon vole” !
Aïe aïe aïe ! mieux vaut se garer !
Une seconde je rigole
Mais l’instant d’après me désole
Quand mon esprit en vient aux faits ;

Et là commencent mes remords : – Suis-je insensible à la détresse,
Aux coeurs meurtris, à la tristesse ? – Car je pense aux passagers morts ,
Aux pilotes, aux jeunes hôtesses,
Puis aux proches des disparus
Laconiquement prévenus,
Enfin au puzzle dérisoire :
Voici un bras, l’autre est perdu
Et trouvez-nous la boite noire .

A cette pensée mon Aline
Pâlit, puis va cacher ses pleurs
Sous un prétexte à la cuisine ;
Ah, c’est la fille de mon coeur,
Soeur Teresa pour ses copines ;

Mes jumeaux, — est-ce l‘âge bête ? —
Combattant nos morosités,
Jouent comme chiots, crient à tue-tête,
Prennent leur fusée et la jettent
Dans la compote de Bébé ;

Enfin, quand il entend : se crashe
Fini le temps où il riait ,
Mon époux s‘étouffe et se fâche
Et bougonne dans sa moustache :
“Ils vont tuer notre français ! “

En cette saison , cher Manu ,
Quand un vent froid nous mange crus,
On taille au jardin des branchages ;
Eh bien, fais faire l‘élagage
Au carré des mots ambigus ;

Dans ce carré , “rave-partie “,
— “rave “ pour les initiés —
Évoque avec nos rêveries
Une fête pour décavés ;

La rêverie est délectable
Qui féconde notre pensée
Et rend notre vie supportable
En des heures privilégiées ;

Une “Rave “ est un méchant loup
Qui en tendre agneau se déguise
Pour accomplir un mauvais coup
Qu’un bal costumé favorise ;

“Crash” et “ Rave “ ont de la malice ,
Le fruit de l’ambiguïté ,
C’est pourquoi de tels mots sévissent
Qu’il serait bon de remplacer .

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Si le franglais en l’occurrence
Ne fait qu’accroître nos ennuis,
Le temps n’est plus à l’indulgence ;
Qu’est-ce que le Québec en pense
Qui nous forge de bons outils ?

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Honneur et salut amical aux Canadiens français dont on ne peut qu’admirer le dynamisme et l’inventivité dans la défense de notre langue.