La chanson du proscrit

« Coggi ! Dolce vita, île des amoureux,
Mer turquoise, ravins obscurs et romantiques,
Lave durcie, bosquets où murmurent des dieux !»
Mais notre époque, hélas, y joue d’autres musiques :

On y entend les cris des oiseaux mazoutés
Et des boîtes du port les pesantes rengaines
Et les pleurs des prostituées ukrainiennes
Quand les cloches du soir avivent les regrets ;

Un Capo mafieux de l’ombre et de la nuit
Dirige, à ce qu’on dit, ce drôle de concert
Où les coups les plus bas, tordus et sans merci
Circulent, monnaie ordinaire.

Les gros bras du Capo, conducteurs des touristes,
Livrent discrètement chez d‘étranges chimistes
Et préparent, soigneux, le traquenard fatal
Qui noiera dans le sang les espoirs d’un rival ;

Puis, observent, narquois, les beaux carabiniers
Qu’aiment pour leurs selfies les dames étrangères;
Tant que les flics ferment les yeux sur leurs affaires,
C’est la paix, “tutto va bene” !

Guerre ou paix, tout est bon pour « Dix Tonnes » qui passe,
C’est le maire-avocat, il les sort de prison,
Aussi l’ont-ils hissé, non sans mal, à sa place
Aux dernières élections .

Depuis toujours Coggi fournit de bons maçons
Qui chantent joliment sur les échafaudages,
Mais les promoteurs, eux, ponctionnés mais gloutons,
Écrasent sans frémir les plus beaux paysages :

La garrigue exhalant au soleil sa fragrance,
Hélas, c’est du passé ! Elle est sous le béton ;
Pleure, pleure, Coggi, d’autres pertes navrantes :
L’abeille de Virgile et les beaux papillons .

Pourquoi donc les gloutons ont-ils souvent l’air triste ?
Ils veulent tous bâtir avec vue sur les flots,
Mais la terre s‘ébroue et leurs Grands Hôtels glissent…
Les poissons médusés voient passer les morceaux ;

Là-dessus des plongeurs fouillent dans les calanques,
Trouvent des faits troublants dans le béton inscrits,
— Premier sauve-qui-peut ! — débarquent dans leurs banques,
Puis « Malheur de malheur !»  ils ont un repenti !

Oui, un esprit nouveau gagne de la puissance ;
L’omertà de jadis n’a plus toutes ses dents ;
Les mafieux, honnis pour tant de violences,
Sentent gronder contre eux la force d’un volcan .

LA CHANSON DU PROSCRIT : L’ EXIL

Chaque automne à Coggi, on voit sur les collines
Des flammes s‘élever des buissons rabougris ;
Personne ne s‘émeut, c’est l’ancienne routine,
Et cependant chacun a l’oeil sur les brûlis ;

La mouvante lueur est fascinante et triste,
Je ne sais que penser de ce feu rituel
Que vitupèrent mes confrères botanistes
Et sans doute païen et sacrificiel ;

Ce soir-là nous étions quatre ou cinq insulaires ;
Nous parlions du coteau devant nous rougeoyant ;
En réponse à quelqu’un je dis de cette terre :
« Elle est depuis toujours laissée aux pauvres gens. »

Que n’avais-je pas dit ? Après un long silence
Où un vent froid nous fit frissonner dans le noir,
Un quidam ricana, disant que ma science
Avait pour seul défaut un siècle de retard .

« Les pauvres,» nous dit-il, « aujourd’hui secourus,
N’ont plus chèvre ni bouc sur ce sol infertile,
C’est pourquoi ce coteau inutile et pentu
Sera bâti demain pour le bien de notre île.»

Ainsi un des nervi m’annonça leur victoire ,
Mais je maintins ma position, sachant le droit ;
Alors au Carnaval surgit leur magie noire :
Je fus brûlé en effigie devant chez moi !

La nuit où se tordit le mannequin grotesque
Au nez démesuré sur un corps de nabot,
Les coups secs, les lazzis, les cris carnavalesques
Vinrent frapper ma porte et casser mes carreaux ;

Il s’en fallut de peu qu’un sombre personnage
— Par chance il titubait — ne saisit un tison
Et ne le jetât dans mon herbier à l‘étage ;
Si mes plantes brûlaient, j’en perdrais la raison !

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Je voyais mal pourquoi le Capo, cet infâme,
M’intimidait, lui, habitué à sévir,
Mais je compris bientôt : car il paya des femmes
Pour salir mon honneur et me faire bannir.

Dès lors je galérai parmi des misérables,
Après m‘être échoué dans un port du Levant,
Et je me mis à boire, au point que mes semblables
Virent en moi un pauvre aigri, inquiétant ;

Un soir, prenant le frais, je me sentis malade :
J’entendais des bruits secs d’objets entrechoqués ;
Et soudain je revis l’affreuse mascarade
Qui plongeait dans le feu le pantin que j‘étais !

Puis, lorsque j‘écrivis aux grands journaux romains
Pour détailler et dénoncer les violences
Des crimes mafieux et la loi du silence,
Ma lettre fut tronquée : je n’arrivai à rien .

Des gens me demandaient — et se voulaient aimables :
« Votre ancienne grandeur, vos antiques vertus
Ont-elles décliné avec la fleur des sables,
L’emblème de Coggi aujourd’hui disparu ?»

Tandis que je sombrais dans la désespérance ,
A Coggi, une amie, mon ange, ma beauté,
Contre vents et marées crut à mon innocence
Et arracha la révision de mon procès.

Ensemble nous pourrions revoir notre venelle,
L‘église, le vieux port, la mer, la citadelle,
Mais pour Cosa Nostra je dois rester au loin,
Sinon ils m’abattront dans la rue comme un chien.

« Partir, partir alors ! et oublier Coggi !
N’as-tu pas comme moi une grande fringale
D’espace et de grand air et de nouvelle vie
Sous un ciel piqueté de nouvelles étoiles ? »

Mais non ! Si nous vivions dans des contrées lointaines,
Nous serions, toi et moi, en proie à nos démons,
Rien ne remplacerait notre île italienne
Et bientôt pour ma part, je toucherais le fond.

LE RETOUR AU PAYS

La fleur est de retour ! La fleur emblématique
Chère au coeur de Coggi ! On la croyait perdue !
Ces jours-ci un marin dit qu’il l’a reconnue
Et son rare parfum embaumait une crique !

Cette blanche beauté que le printemps apporte
Sous un à-pic ombreux et battu par la mer
Ne peut faire oublier, hélas, les plantes mortes
Sous les assauts des bulldozers ;

Ne peut faire oublier non plus sa longue absence ;
Était-elle endormie ? fâchée ? ou retenue ?
Mais pour tous ce retour est une renaissance,
C’est un gage d’espoir qu’elle soit revenue !

Il a fallu vingt ans pour que, nouvel Ulysse ,
Elle revienne à son Ithaque sagement ;
Le héros achéen expédia la justice ;
Coggi de plus en plus  rêve d’en faire autant !

Il est d’autres questions que pose la merveille ,
L‘énigmatique miraculée de Coggi :
« Y a t il jamais eu résurgence pareille ?
Et ce beau renouveau n’est-il pas en péril ?»

Dans leurs cafés les vieux pêcheurs hochent la tête :
Ils l’ont vue qui dansait dans des souffles légers,
« Je donnerais ma main,» dit l’un, « pour la pauvrette
Entre falaise et flots, cernée par les dangers.»

Coggi se réjouit déjà de la saison :
Les visiteurs, petits et grands, affluent ;
Du coup, les mafieux clament leur passion
Pour la charmante fleur que l’on croyait perdue !

Et les élus aussi ont pensé au service
Que pourraient rendre à leur trésor
Les connaisseurs des lieux, bergers et botanistes ;
Le chef des mafieux a donné son accord ;

Il a signé à part, sous le mot « gracié, »
Quoi ? Se figure t il, l’odieux personnage,
Qu’il aura droit à nos « merci, à notre « hommage ?»
Non non, ni toi ni moi ne va s’humilier !

Le bruit court à Coggi —cela paraît plausible —
Que nous serons chassés si la fleur dépérit ;
Eh bien, confions-nous au Dieu de l’impossible
Nous lui devons déjà le retour au pays .

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Demain, grand jour de la semaine,
Nous rentrerons dans le vieux port ;
Peut-être y noierons-nous nos peines ?
Main dans la main nous serons forts ;

O notre joie ! notre liesse !
Avec nos cousins et amis
Qui, au temps de notre détresse,
Ont eu leur part de nos soucis ;

Pas de fête sans que l’on chante
Et qu’on partage un bon repas ;
D’ici à la soirée dansante
Il n’y aura guère qu’un pas .

Nous n’avons plus qu’une grand mère
Bon pied bon oeil, trotte-menu,
Elle aussi lèvera son verre
A la fleur qu’on croyait perdue ;

Et le vin que nous allons boire,
N’est pas d’un cépage banal,
Il fut planté à la victoire
Sur la dictature et le mal !

Enfin nous irons voir la Belle
Que nous cueillions, étant enfants,
( Nous étions si insouciants !)
En dessous de la citadelle,
Pieds nus sur les rochers brûlants .