Une bonne recrue

Vous savez , amis lecteurs , que , pour commémorer la Grande Guerre , tous les journaux ont demandé à leurs lecteurs de leur envoyer des témoignages de “poilus”, souvent des lettres poignantes écrites à leur famille et aujourd’hui conservées dans quelque coffret — quand elles ont pu être conservées. C’est ainsi qu’en  décembre 2014 , une dame , Mme Jacqueline N.,a envoyé au Bulletin (papier) de l’émission de télé ” Le Jour du Seigneur” le témoignage écrit d’un de ses grands-oncles , que je vous livre tel qu’il a été publié :

“Quand c’était la pause , les soldats des tranchées jouaient à la belote à quatre pour passer le temps .  Mais un jour , nous ne nous sommes retrouvés qu’à trois sachant y jouer . alors l’un de nous est sorti de sa tranchée et est allé dans la tranchée allemande d’en face chercher un quatrième . Il est revenu avec lui et nous avons joué en bons camarades .”

En lisant cette lettre ,on peut penser que le fait raconté par son grand-oncle à Mme N.et qu’elle a transmis est très probablement vrai ; la brièveté et l’absence même  de détails  semblent le confirmer . D’ailleurs , Mme N. a t elle intérêt à fabuler ??

D’autre part , en tant qu’amoureux des lettres et de l’Histoire , je déplorais cette brièveté , j’en étais malheureux ; ce récit était comme un squelette ; mon imagination avait une furieuse envie  de le recouvrir de chair , de le compléter–  avec humilité. Et c’est ainsi que j’en vins à (r)écrire cette histoire après qu’elle m’eut fait beaucoup rêver .

”  Après la bataille de la Marne , le front s’était stabilisé , des tranchées avaient été creusées , qui s’étendaient de la Mer du nord aux abords de la frontière suisse. C’est à quelques dizaines de km de la Suisse, pays neutre ,  que notre unité tenait un secteur . Étions -nous gagnés par le sage pacifisme  de nos voisins helvètes ? En tout cas , nous étions éloignés des grands affrontements . Là où nous étions ,  les duels d’artillerie , les échanges de coups de feu entre tranchées  étaient suivis quelquefois de plusieurs semaines de pause….D’un boyau à l’autre , à défaut de se voir, on entendait souvent ce qui se passait “en face”: Ainsi un éternuement était parfois salué par ” A tes amours !”  Un concert d’harmonica , un chant repris en chœur chez l’ennemi , étaient parfois applaudis , même si,  peu après , un poilu s’écriait amèrement : “Ah, les salauds , faut croire qu’ils ne pataugent pas dans la boue , eux ; ils doivent avoir une cagna cinq étoiles !”,à quoi le sergent , un flegmatique , répliquait: “T’en sais rien , on n’a pas été voir ! ”

Eh bien , justement , on alla voir, et voici pourquoi : habituellement à chaque pause , les soldats dans leur tranchée jouaient à la belote à quatre pour passer le temps ; mais un jour , un des joueurs, ayant fait une mauvaise chute , ils ne se retrouvèrent qu’à trois sachant y jouer . Et ces trois de se morfondre . Là-dessus , fatigué de tourner en rond — si l’on peut dire — l’un d’eux , Désiré , le pince-sans-rire de la compagnie , s’écrie :” Il n’y a plus qu’à inviter un gars d’en face !” Cette suggestion fit s’esclaffer certains , d’autres ironisèrent :” C’est ça , oui !…tu fais copain-copain  avec l’ennemi … et puis douze balles dans la peau !…” alors , Désiré, en manque de distraction  et sans doute excédé , annonça ” Eh bien , moi , j’y vais !” . Et il ne traîna pas   .Le sergent n’eut pas le temps de retirer sa pipe de la bouche . Désiré repoussa le drapeau blanc qu’un de ses copains lui tendait , puis enjamba le parapet. Comment les choses allaient-elles tourner ? Imaginez la tension . L’ami qui avait proposé le chiffon blanc (plutôt crade) l’agitait nerveusement au dessus de la tranchée . Chose rassurante , du moins : les Allemands  ne tiraient pas . Quelqu’un fit remarquer que Désiré ne parlait pas un mot de leur langue ; et chacun de nous songeait à  son sourire qui découvrait ses dents , ce sourire désarmant qui, à première vue, lui donnait un air de”simplet du village” –mais l’instant d’après , ses yeux malicieux et ses propos montraient qu’il était diablement futé et qu’on s’était laissé prendre…

Il se dirigea vers la tranchée adverse ; puis on ne le vit plus ; il avait franchi les barbelés , puis leur parapet .  De longues minutes s’écoulèrent . Et tout à coup , il réapparut , accompagné d’un gars qui , à part l’uniforme et la casquette , ne nous sembla pas très différent de nous . Au fur et à mesure que Désiré et lui approchaient , on vit que l’Allemand avait l’air intimidé et même grave , mais Désiré tournait vers lui son sourire et quelques paroles à mi-voix . Quand ils furent dans la tranchée , on se salua d’un simple signe de tête , puis Désiré pointa son doigt vers l’Allemand :”au fait , comment t’appelles -tu ?” L’homme répondit :” Dietrich”. ” Moi , c’est Désiré … celui-ci, c’est Fernand … et celui-là Jean .” Dietrich répéta :” Désiré.. , Fernand… , Jean… “.     .” Bon , suffit pour l’instant ; tu connais maintenant les esprits éminents qui jouent à la belote  ici , tes partenaires”. “Ach , ia , partner “, dit Dietrich. “Bravo ! tu apprends vite ! ” lui dit Désiré , ce qui fit rigoler tout le monde , y compris le nouveau venu. Il s’avéra bientôt que Dietrich connaissait quelques mots ayant trait au jeu : “trèfle , carreau , etc ; par la suite on s’aperçut qu’il en retenait pas mal d’autres , quand il n’en devinait pas le sens à  l’intonation . Désiré  était content ; quand Dietrich retourna à sa tranchée le soir , il  dit de l’Allemand : “C’ est une bonne recrue “.  Certains , dans notre tranchée , étaient moins enthousiastes : “Oui, il  a l’air bien  ; l’ennui , c’est que , dès qu’ils sont dans une troupe où on leur donne un flingue et un casque à pointe , ils deviennent de vrais sauvages ” . Là -dessus , le troupier  Sylvestre poussa une gueulante  : ” Mais dites donc , vous êtes aveugles ! Ce brave gars , y comprend tout ce que vous dites ! ,  y cache bien son jeu , l’ espion!” “à quoi Désiré répliqua : ” Ouais , il va faire à Hindenburg des révélations fracassantes sur les rêves de femmes du  soldat français  ou sur les règles de la belote chez nous …Ah oui , c’est très très grave !.”

Le soir, après le départ de l’Allemand , plusieurs d’entre nous demandèrent à Désiré :”Alors , cette tranchée des Fritz ? Elle est si chouette que ça ? ”   “Allons donc ! pour autant que j’aie pu voir , l’allemande et la française se ressemblent comme deux gouttes de boue , oui !!”   ” Et comment as-tu dégoté ta bonne recrue ? ” Désiré nous raconta que , là-bas trois hommes s’étaient portés volontaires pour jouer avec les “Franzosen”; ” Ils parlaient tous très fort , jusqu’à ce qu’un gros rondouillard  s’interpose , obtienne le silence , puis se mette à chantonner un truc très rythmé du genre “Am Stram Gram “, etc (version germanique pour baryton ), ainsi a été désigné le gagnant “.

Le gagnant  revint dans notre tranchée le lendemain et le surlendemain ; il jouait en homme réfléchi et réservé , assez lent et méticuleux ; on l’appréciait de plus en plus . .
En venant chez nous , il  nous avait fait confiance ; On ne pouvait pas, bien sûr ,  l’interroger ;  les sujets qui fâchent étaient nombreux et surtout on ne pouvait pas lui poser des  questions  indiscrètes , il ne serait pas revenu . Pendant ces quelques jours, à défaut de conversation  franco-allemande,  notre trio  , quand j’y pense , fit  de grands efforts ,  d’abord pour  témoigner à notre invité  de la sympathie ; ensuite pour ” lui en mettre plein la vue ” , comme des gosses cherchent à épater leurs camarades en leur montrant à la récré   leurs nouvelles billes de couleur .. …Nous lui offrions à table le foie gras, le pâté de lièvre  ,  le pain blanc , le roquefort , le bon vin , les crottes en chocolat— que nous extrayions de colis envoyés par nos proches . (Qu’en pensait-il ? je ne sais,  il restait songeur , et même semblait à certains moments  au bord des larmes. )  Puis chez mes amis joueurs ,  à ce désir d’épater se mêla un  calcul  qui se glissa comme un ver dans une pomme , un calcul légèrement machiavélique :  maintenant , voyant que  Dietrich faisait honneur aux merveilleux produits de nos terroirs , nous l’y  encouragions …  et  nous souriions en nous-mêmes  ,  pensant qu’il raconterait ses mémorables festins à ses copains de la tranchée et surtout aux civils de l’arrière s’ils l’interrogeaient ; ça inciterait les malheureux , abonnés au pain caca et aux patates sans beurre,  à se révolter , ainsi nous hâterions la fin de la guerre .  ( Et qui sait ? Peut-être avons nous effectivement hâté la fin de la guerre ?)

Seulement  nous , dans notre passion pour la belote, nous n’avons pas vu venir la tempête. Les pessimistes de la tranchée avaient vu juste : l’ initiative du  2ème classe Désiré aurait pu le mener tout droit , avec ses “complices”,  devant le Tribunal militaire …..et au-delà  . Perspective effrayante,  pour qui connaît la répression des mutineries de 1917 et la phrase célèbre :   “La  justice militaire est  à la Justice ce que la musique militaire est à la grande musique “.( Que Clémenceau me pardonne , je le cite de mémoire…)  C’est notre bonne étoile ou la Providence qui nous épargna le poteau ou la taule …

Voici pourquoi : le lundi où Désiré nous amena Dietrich , notre capitaine dut nous quitter  pour assister à la ville la plus proche à  quelque “réunion d’extrême importance” ; il ne fut informé de notre incartade que le surlendemain ; et ce jour-là , Dieu sait pourquoi , il arriva à notre tranchée  vers six heures du soir,  alors que Dietrich venait de nous quitter .  Notre capitaine R. ,à la   moustache fine et distinguée,  était  habituellement  souriant et accessible  , on disait de lui qu’il avait une amourette dans la charmante ville de +++++, mais ce soir-là , “il ne rigolait pas” . (Ces temps derniers il  rigolait peu : Il avait fulminé dernièrement parce que ses supérieurs  lui avait pris de ses subordonnés sans les remplacer)

S’adressant à nous sur un ton  cinglant, il nous dit combien notre “invitation” avait été contraire au devoir , à l’honneur et au respect dû à nos morts .

Seulement  lui-même , en sortant de sa réunion à +++++ , s’était quelque peu attardé sous les ombrages du jardin public ,(cela nous fut rapporté peu après) puis il était venu nous voir tard dans la soirée . C’est pourquoi , après réflexion,  il dut se dire que lui-même n’était pas sans reproche et qu’en cas de jugement , des faits gênants pour lui risquaient d’être révélés . Il nous déclara donc qu'”il ne tolèrerait plus à l’avenir des manquements aussi graves” mais que “pour cette fois , il voulait bien tout effacer.”

L’adjudant G avait quelques comptes à régler avec le capitaine R . Jusqu’ici nous n’ avions pas vu l’adjudant , il devait avec d’autres charpentiers remettre en état un abri  .  L’idée lui vint maintenant  de révéler à la Presse , dès sa prochaine permission , cette “scandaleuse invitation adressée à des Boches” et  le “laxisme” du capitaine R .     L’adjudant  fit part de  son projet à un de ses amis…  mais trois jours plus tard   un obus de mortier mit fin à ses jours . Il faut vous dire que les hostilités venaient de reprendre dans notre secteur et que ça canardait dur  entre les deux  tranchées , comme si , chez les Fritz aussi , le haut commandement  voulait réagir contre ceux  qui se laissaient séduire par l’ennemi . Il nous arriva  de penser à Dietrich  ; mais , avec les combats , on eut bientôt de tout autres soucis en tête.

Vous savez que la guerre dévorait beaucoup d’hommes , que les officiers et les sous-officiers étaient les premiers visés et tués dans les combats  ; voilà pourquoi l’armée nomma notre ami Désiré d’abord caporal , puis sergent ; depuis lors , jusqu’à la fin de la guerre , Désiré fut pour nous ” le sergent recruteur ”

Je ne peux pas penser à cette invitation à la belote sans la rapprocher de ce match de foot où des soldats british invitèrent des Allemands avec lesquels , peu de temps avant , ils s’entretuaient . Dans les deux cas , de jeunes soldats franchirent le no man’s land et dirent zut au règlement , au point de  risquer le châtiment réservé aux traîtres .Dans les deux cas , c’est le besoin  de jouer qui l’emporta , besoin très fort  chez des jeunes encore proches de l’enfance . Puisqu’ils ne jouèrent pas par idéalisme ni par amour du prochain , on ne peut considérer  les acteurs de cette  fraternisation éphémère  comme des héros …mais  leur acte cocasse frappe les imaginations . Certains verront en eux de menus cailloux sur la route qui mènera à la paix  décrite par Isaïe , où ” les hommes forgeront des socs avec leurs épées et des faucilles avec leurs lances ”

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Pour nous aujourd’hui , en ce centième anniversaire de 14-18 , cette énorme effusion de sang accompagnée de tant de souffrances nous parait tragique ,- ce fut une sorte de guerre civile européenne qui, d’ailleurs , ne régla rien véritablement -;  ; aujourd’hui nous sommes bien loin de l’exaltation nationaliste qui régnait  chez nous et ailleurs , attisée par de mauvais bergers , et qui fit croire en août 14  à une guerre brève ,  “terminée avant Noël”  . Et le regard que nous posons sur les rares penseurs qui essayèrent d’arrêter la tuerie, de Romain Rolland au pape Benoît XV ( qu’un grand homme politique français traita de “pape boche” )  est , Dieu merci, bien différent de celui de nos aïeux  !   Dès lors vous comprenez pourquoi je suis aujourd’hui  pour l’unité de l’Europe,- dans une fédération de préférence –  , afin que  les nations de notre continent règlent leurs différents par la  négociation  et non par la guerre  .Et vous comprenez pourquoi je suis pour  l’espéranto , comme moyen de communication entre européens ( la langue anglaise ne devrait pas tenir ce rôle :1°)  la prononciation de l’anglais  est un vrai casse-tête  2°) et surtout , l’usage de cette langue  revient à accorder  une prime ,- un privilège injuste-  aux  Anglo-saxons dans tous  les domaines ;  il n’y a pas de raison qu’il en  soit ainsi. )

Cela dit , la paix est une plante délicate, il faut la soigner avec amour  tout le temps .