Qui n’a pas son brexit ?

Anglais, Catalans, Ukrainiens : ils ont en commun d’être des “brexiteurs”; ils ont rêvé de divorce, certains l’ont obtenu. Le Brexit, décidé par une légère majorité de l’électorat anglais,(et aussi par sa légèreté,) non encore réalisé à la mi-juillet 2019, n’a pas fini de faire sensation et surtout d’inquiéter.
Pour les linguistes,”Brexit” vient de “Britain” et d'”exit”, mais outre l’idée de sortie, le mot “break” apporte l’idée de rupture.
Il faut bien le reconnaître, les 3 peuples: anglais, catalan et ukrainien ont des griefs sérieux envers des pays qui, estiment-ils, les ont brimés, rabaissés, et (dans le cas de l’Ukraine,) martyrisés.
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Au Royaume Uni, quand le référendum de 2016 a fourni aux électeurs l’occasion de se prononcer sur l’Union Européenne, des politiciens carriéristes, entre autres Boris Johnson,maire de Londres,ont bondi sur l’occasion, de même que d’anciens députés au Parlement européen où ils avaient siégé plusieurs années sans se faire remarquer ; ils ont alors raillé des règlements tatillons des technocrates de Bruxelles, (qui ont fait alors rigoler toute l’Europe,) en plus de contraintes pénibles pour l’amour-propre des Anglais ; ils ont exploité les rancœurs et la xénophobie (“J’attendais à la Sécurité Sociale ; eh bien, un Polonais a été appelé avant moi “!) ; surtout ils ont attisé la nostalgie de feue la grandeur impériale, du temps de la reine Victoria, impératrice des Indes et de la Royal Navy maîtresse des océans ; ils ont assuré que le Brexit rendrait au peuple anglais souveraineté, dignité et prospérité, etc.. Leurs propos véhéments ont couvert les discours de gens modérés, ils n’ont pas fatigué les méninges de leurs auditeurs en les entretenant des conséquences économiques, sociales et politiques d’un “no”.Il faut dire cependant que le débat entre pro et anti-Brexit a été brouillé de façon à peine croyable par des chiffres sur la contribution de l’Angleterre à l’Union Européenne, (235 000 livres par mois..oui, mais il eût été juste d’ajouter que, tous comptes faits, l’Angleterre a reçu un peu plus d’argent qu’elle n’a donné, et que les fonds européens ont rendu des couleurs à des villes sinistrées) sans parler des rumeurs les plus folles, sur les migrants notamment; enfin le président Donald Trump, hostile à l’E.U., a fait miroiter les avantages d’un accord commercial entre les Etats-Unis et la G.B. et Steve Bannon, conseiller de l’ombre, a dû lui aussi dire beaucoup de mal de l’Europe . Même en Angleterre, longtemps citée comme un modèle de démocratie,les pro et les anti-brexit se sont échauffés, et l’hystérie a été telle qu’une jeune députée opposée au Brexit, mère de deux enfants, a été assassinée en pleine rue ; c’était en juin 2016,à quelque jours du vote (juin 2016)

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Un état fort et centralisateur qui, avec le temps, a réussi à gommer–au moins partiellement–les particularités de chaque province : c’est vrai de la France mais non de l’ Espagne, qui a connu une seule monarchie assez tard (en 1516,) et où les provinces, la Catalogne entre autres, ont fortement résisté aux efforts centralisateurs de Madrid. Dès 1640, on note la “révolte des faucheurs” : “Els Segadores” est devenu l’hymne catalan. Au début du 18ème siècle, la monarchie absolue abolit les usages et la Cort General. Au 19ème s., avec l’industrialisation, un renouveau culturel, la Renaixança , s’accompagne de revendications linguistiques et nationalistes …
Après la guerre civile de 1936-39, la dictature franquiste réprime les républicains vaincus, qualifiés souvent de rouges et d’anarchistes, mais s’en prend aussi aux symboles de l’identité catalane : drapeau , hymnes, la Diada nacional, voire même la sardane, sont considérés comme subversifs et déclarés “illégaux.” A l’école, les leçons sont écrites en langue “chrétienne”. Cependant une résistance passive se manifeste : comme au Pays basque, des chansons interdites dans l’espace public sont chantées en choeur dans les arrière-salles des cafés ; la chanson “l’Estaca”(le pieu) qui fait allusion au franquisme, est un des hymnes de la résistance ; et à l’abbaye de Montserrat les messes sont dites en catalan.
Après la mort de Franco, la Généralité de Catalogne est rétablie ; quand elles sont de nouveau autorisées, les affiches publicitaires et les enseignes en catalan fleurissent du jour au lendemain ; mais le Tribunal Constitutionnel invalide certaines dispositions du Statut d’autonomie. Les indépendantistes dont les manifestations rassemblent beaucoup de monde, organisent, sur la question de l’indépendance, un référendum que Madrid juge illégal. Le 27 Oct.2017, la Catalogne engage “un processus constituant ” pour se séparer de l’Espagne ; quelques minutes plus tard, le Sénat espagnol autorise “la mise sous tutelle” de la province, en vertu de l’article 155 de la Constitution.
L’ardeur du nationalisme catalan pose question ; le souvenir des persécutions passées semble avoir rendu les partisans de l’indépendance très passionnés, au point peut-être de les faire “planer” au-dessus des réalités. Car enfin ils ont obtenu de sérieux avantages avec leur statut d’autonomie ; et leur province a attiré beaucoup d’entreprises industrielles. Demain ils espèrent avoir, en plus de leur parlement, leur président de la république, leur monnaie, leurs diplomates, leurs forces armées : des satisfactions d’amour propre, certes, mais ils risquent de récolter aussi l’inimitié de l’Espagne, de la France dont ils revendiquent le Roussillon et de l’Union Européenne (qui ne les reconnaîtra pas ) Etant plus prospères que le reste de l’Espagne, les Catalans peuvent penser dans leur subconscient qu’une bonne partie de leur richesse sert à développer d’autres provinces. Cette attitude –l’égoïsme des riches– qu’on retrouve dans bien d’autres pays européens, pourrait se révéler à courte vue ; car dans un monde où tout évolue très vite, comment savoir ce que l’avenir réserve aux riches et aux pauvres d’aujourd’hui ?

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En Ukraine , après l’effondrement de l’URSS, l’opinion publique, tout au moins à Kiev et à l’Ouest du pays, a lorgné sur l’Union Européenne à laquelle elle aurait aimé se joindre. Mais l’Est russophone, culturellement tourné vers la Russie, ne voyait pas les choses de cette façon. C’est de l’Est qu’était originaire le président ukrainien Ianoukovytch, élu en 2010. Il avait conclu des accords avec la Russie et refusé l’appartenance à l’OTAN (que les Russes détestent : pour eux, l’OTAN est une machine de guerre dirigée contre leur pays, comme au temps de la guerre froide; ) dans l’Ukraine d’alors, les sujets de mécontentement étaient la dégradation de la situation financière, la corruption et une dérive autoritaire du pouvoir.

En 2013, Ianoukovytch décida de ne pas signer l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne. Ce qui provoqua aussitôt, de nov. 2013 à févr. 2014, une très violente contestation sur la Place Maidan à Kiev, faisant quelques 130 morts; Ianoukovytch dut s’enfuir et fut remplacé par Petro Porochenko.

Le rôle joué ici par des forces spéciales états-uniennes, ( C.I.A. et O.N.G ou soi-disant telles ) est difficile à évaluer mais à peu près certain (Les Etats-Unis, soupçonnant Poutine de vouloir reprendre des pays qui naguère faisaient partie de l’URSS, ont encouragé le désir d’indépendance des Ukrainiens — entre autres) Certains politologues prétendent que, place Maïdan, la conduite des émeutes a été pilotée par Washington. Poutine et son ministre Lavrov parlèrent de “coup d’état”, et qualifièrent les émeutiers de “bandits” soutenus par l’Union Européenne.

La révolution de la place Maïdan eut des conséquences capitales :
a) le pouvoir en Ukraine passa aux mains de dirigeants hostiles à la Russie …
b) L’Est de l’Ukraine ( districts miniers de Donbass et Donetsk) s’insurgea contre Kiev ; ce fut le début d’une sécession aidée en sous main par la Russie , et qui a fait quelques 13 000 morts .
c) Poutine annexa la Crimée (conquise sur les Turcs au temps de Catherine la grande ; rattachée à l’Ukraine en 1954 par Khrouchtchev, ukrainien d’adoption)
d) des attaques informatiques russes affaiblissent l’économie ukrainienne .
e) l’Ukraine est traversée par un gazoduc russe, la Russie fixe le prix du gaz.
( Détail cocasse : les Américains raillent souvent l’Europe “balkanisée”, disent-ils, dont les nationaux “prennent plaisir à se taper dessus…alors qu’une fois installés aux U.S.A. ,les mêmes cohabitent paisiblement”. Pour une fois, ce sont les stratèges américains qui, cherchant à contrer les “coups” du joueur d’échecs Poutine, ont accru la “balkanisation”.)

Vladimir Poutine a grandi pendant une partie de sa jeunesse parmi des voyous de St Petersbourg — les scrupules moraux ne l’étouffent pas .– Ce qui fait sa force : il s’appuie sur l’esprit nationaliste de son peuple aspirant à recouvrer sa grandeur passée. Pour les Russes, la sécession ukrainienne , en raison de l’Histoire , présente deux aspects inacceptables:
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a) Kiev, c’est le berceau de la nation russe et de la civilisation slave orientale. Le Kremlin n’a jamais accepté les velléités d’indépendance de l’Ukraine, (ainsi Staline dans les années 30 a organisé la famine surtout dans les régions d’Ukraine qu’il jugeait hostiles à la collectivisation; ) et il les accepte d’autant moins qu’au S.E. du pays, les russophones sont ses alliées; enfin la question de la flotte de guerre russe a fourni à Poutine un prétexte pour annexer la Crimée, où la langue russe domine.(Auparavant le partage des navires et des ports était , il faut le reconnaître, une solution très bancale.)

b) Kiev est aussi le berceau de l’Eglise orthodoxe pour les Russes comme pour les Ukrainiens.(En l’an 988, baptême de Vladimir, qui impose à son peuple le christianisme de rite byzantin; c’est le début de la Sainte Russie. Religion et pouvoir sont très liés) Lors de la révolution de la place Maïdan les paroisses ukrainiennes dépendant du patriarcat de Moscou y étaient majorité. Un récent synode de l’église ukrainienne commandité par le président Porochenko et visant à unifier les Orthodoxes sous l’égide du patriarcat de Constantinople constitue un acte très hostile au patriarcat de Moscou …et au Kremlin. .

L’Ukraine, ce pays aussi vaste que la France, qui a depuis longtemps fait partie de l’empire des tsars, va t-il lui tourner le dos ? On peut craindre que nous, en Europe de l’Ouest, ne sous-estimions la charge sentimentale extraordinaire que renferme l’âme russe sur ce sujet patriotique et religieux. La sécession de l’Ukraine fait saigner le cœur des Russes qui, sur ce point , soutiennent Poutine. Comme les Français d’avant 1914 rêvaient de reprendre l’Alsace-Lorraine , les Russes rêvent de réintégrer l’Ukraine dans leur pré carré Pourrions-nous, nous, Français, les en blâmer ?

Si l’Union européenne suivait l’exemple des Etats-Unis, si elle agissait (imprudemment)en faveur de la souveraineté de l’Ukraine , elle accroîtrait considérablement le risque de conflagration internationale.

Tout brexit, tout divorce peut être très populaire, peut enthousiasmer une majorité . Mais celle-ci ne discerne pas les motifs profonds des politiciens qui, on l’a vu, attisent ses peurs et ses passions; et elle a encore plus de mal à imaginer les conséquences économiques, sociales, politiques et religieuses de son vote. Aujourd’hui nombre d’Ukrainiens pleurent les morts qu’a causé la lutte des séparatistes, la guerre qui n’en finit pas, la misère …Ah, si l’Histoire était à refaire,…

Dès lors,on comprend pourquoi l’Union européenne (qui, elle-même, a pas mal de difficultés à maintenir sa cohésion) ne peut que désapprouver toutes les entreprises de division venant du Royaume Uni , de la Catalogne, de Russie. On peut dire que l’Union européenne partage le point de vue des théologiens, pour qui le diable se réjouit de tout brexit, car dans “diable” il y a “di” (“deux”,) ce qui évoque une entreprise de division. Aux Ukrainiens de ne pas faire une fixation sur les crimes affreux de Staline affamant leur pays ni sur les méthodes brutales de Poutine (celui-ci après tout n’est pas éternel) Aux Ukrainiens (aux Anglais aussi) de se dire qu’un jour il faudra de nouveau rassembler le troupeau que des mauvais bergers ont divisé.

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